N° 983 24/06/2026 Nous avons beaucoup écrit sur le 54éme congrès de la CGT et sur ses conséquences, mettant désormais à l’ordre du jour la nécessité de reconstruire un courant syndical de lutte des classes. Nous avons consacré plusieurs articles à analyser dans les détails la dérive du syndicat, depuis 1995 et le stade auquel il en est arrivé, la collaboration de classe assumée.
D’autres analyses ont paru à l’issue du congrès. Nous nous sommes intéressés à la stimulante contribution de Jean-Pierre Page, ancien dirigeant confédéral de la CGT, publiée sur le site de l’ANC. Nous en proposons, en toute fraternité, une analyse, à la fois sur les questions essentielles traitées, mais aussi sur les manques.
Pour ces manques, nous dirons que tout tourne, finalement, autour d’une question centrale qui n’est pas évoquée, dans aucune contribution, mises à part les nôtres (et celle du PCRF), l’état réel de la CGT, l’état idéologique, s’entend ; ce qu’elle est devenue dans sa profondeur, au-delà de la seule direction confédérale.
Appréhender le niveau idéologique de la CGT en général
La première remarque sera au sujet de Sophie Binet qui « n’a jamais coupé les amarres avec le PS », ce qui est parfaitement vrai. Mais, Sophie Binet ne dirige pas seule la CGT. Un nombre significatifde ses collègues de la CE et du bureau confédéral sont membres ou proches du PCF, à commencer par Laurent Brun, le numéro 2 de la CGT, l’organisateur, lors du 53ème congrès, de la venue de Sophie Binet, mais aussi de la mise à l’écart des syndicalistes de lutte des classes, Olivier Matteu et Emmanuel Lépine, dont l’élection à la Commission exécutive n’aurait pas facilité les ralliements des partisans de l’ancienne direction renversée, à la fin du congrès, comme à sa suite ; et l’organisateur, ensuite, du grand remplacement de la direction de l’UD-CGT des Bouches-du-Rhône par une équipe plus compatible avec la ligne de collaboration de classe de la direction.
Le problème est bien plus important et grave que les liens de la secrétaire-générale avec le PS ; c’est celui de la bouillie idéologique qui occupe les cerveaux des dirigeants de la CGT et d’une bonne partie de la CGT profonde. Jean-Pierre Page a raison de dire que la dérive ne date pas d’hier, mais justement, la ligne de collaboration de classe a peu à peu gagné et imprégné des tas de militants de la CGT et pas seulement, loin s’en faut, les 60 membres de la commission exécutive confédérale. Or ce vide idéologique, ce manque de repères de classe, cette dérive droitière n’ont jamais été aussi lisibles que dans les écrits du 54ème congrès et les rares discussions de fond qui l’ont illustré. Suffit-il, pour comprendre cette dérive, de se focaliser uniquement sur la question de l’adhésion forte de la direction à l’Union européenne et à son officine « syndicale », la CES ? Nous ne le pensons pas.
Ce qui doit être premier, dans le regard porté sur la direction et le 54ème congrès de la CGT, c’est l’analyse globale du stade impérialiste et pas seulement celle de l’UE qui n’est qu’un rouage, très efficace, au service du Grand Capital. Mais il n’est pas question, au nom de la légitime bataille contre l’impérialiste UE, de défendre l’État impérialiste français. Or, la direction de la CGT ne fait aucune analyse du stade impérialiste et défend même, contre les impérialistes US et russe (qu’elle ne qualifie pas ainsi), l’impérialisme français (et UE), qualifiés, eux, de démocratie. Cette absence de compréhension du fonctionnement du système, voulue ou non, est le cœur du problème, dont découle tout le reste, y compris les liens avec la CES. Cela implique l’absence de perception que c’est la classe capitaliste qui est dominante dans notre pays, que, comme son nom l’indique, elle domine et que l’État est un outil à son service, dont le rôle est de maîtriser les contestations voire les révoltes de la classe dominée. Cela implique aussi la perte du repère essentiel : les raisons des capitalistes, l’explication des politiques qu’ils font mener à leurs fondés de pouvoir, sont économiques, et pas idéologiques. Or, le document d’orientation du 54ème congrès de la CGT ne présente que des explications idéologiques, d’ailleurs tout à fait à côté de la plaque. Et tout cela ruisselle, emporte aussi la plupart des cadres intermédiaires et beaucoup de dirigeants de syndicats. La CGT forme depuis plus de vingt ans des militants de l’intégration au système, de la collaboration de classe. Voilà la réalité de la CGT sur laquelle on ne peut adopter la posture de Tartuffe : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ! ».
A ce stade, nous attirons l’attention sur l’interview, dans le magazine de la CGT, Ensemble-La Vie Ouvrière, de Laurent Mauduit, cofondateur de Mediapart. On trouve, dans les questions comme dans les réponses, tous les éléments de langage du document d’orientation du 54ème congrès et de la direction de la CGT. On y trouve « les grands patrons radicalisés », le « capitalisme libertarien », la démocratie jugée « comme des freins au profits par certains magnats » ou encore « l’extrême-droite n’a jamais accédé au pouvoir sans l’aide des milieux d’affaires », comme si les autres courants idéologiques compatibles avec le capitalisme n’avaient pas fait pareil. Et, bien sûr, nous avons droit au parallèle avec l’époque du fascisme : « le danger de l’extrême-droite est encore plus grand que dans les années 1930 ». Nous l’avons écrit plusieurs fois, et Jean-Pierre Page le reprend : « Il ne s’agit plus de lutte de classecontre le capitalisme, sujet et objectif de la CGT depuis plus d’un siècle, qui a pratiquement disparu des discours et des écrits, mais de lutte contre l’extrême droite, et même de lutte contre l’internationale de l’extrême droite, même pas de lutte contre le fascisme. ». Là encore, ce discours passe comme une lettre à la poste au sein de la CGT, bien au-delà de sa direction confédérale. Peu de militants osent dire les choses comme les dit Jean-Pierre Page ou comme nous les avons caractérisées. Quiconque dit cela dans une réunion de la CGT (On a remplacé la lutte contre le Capital par la lutte contre l’extrême-droite) trouvera sans nul doute des camarades pour justifier cette volte-face parce que : « il est minuit moins une… ».
Ne pas se faire d’illusions sur ce qu’a montré le 54ème congrès
On peut aussi, comme le fait le camarade Jean-Pierre Page, trouver des réconforts dans certaines oppositions vues lors du congrès : « Malgré cela un nombre significatif de ceux qui étaient présents ont remis en cause les orientations que la direction voulait imposer. Sur plusieurs votes d’amendements celle-ci a été sanctionnée par 30 à 50 % des votants y compris à plus sur une modification des statuts. ». Il ne faut pas se bercer d’illusions ; il se dit aussi que beaucoup de délégués seraient repartis avec un regard négatif sur le congrès. Pour autant, cela ne s’est pas vu dans les votes. L’opposition à l’orientation de la direction portait sur des questions de fond, lors du 53ème congrès. Pour l’essentiel, au 54ème, ce qui a fait râler est la restriction des temps de parole et du nombre d’intervenants. Certes, beaucoup ont été écartés à cause de ce qu’ils allaient dire, qui était gênant pour les dirigeants, mais l’exemple de l’incident avec une partie des délégués de la fédération de la Santé est significatif : une invasion de la tribune pour obtenir la défense d’un amendement par une camarade, qui, certes était privée de parole, amendement qui ne remettait absolument pas en cause les « fondamentaux » de la ligne confédérale. On peut tranquillement attribuer cela bien plus à un réflexe corporatif (la Santé est la plus grosse FD, elle n’a pas assez de temps de parole) qu’à la volonté de remettre en cause l’orientation. Le seul point sur lequel la contestation est allée sur le fond, au-delà d’une seule intervention, c’est la question du 100 % Sécu. Les délégués de la FNIC (fédération de la chimie) et de la FNPOS (fédération des organismes sociaux) ont défendu un dispositif unique, une Sécurité sociale, chargée de droits collectifs, généralisée, contre la scission en trois proposée par le texte, la Sécurité sociale amoindrie, des services publics, notamment de l’enfance, négociés avec le patronat, et la « sécurité sociale professionnelle », ressortie du placard, porteuse de droits individuels. Nos camarades ont bataillé fermement pour obtenir une victoire symbolique sur un amendement, mais tous les autres ont été repoussés, donc le dispositif retenu est bien tripartite.
Pour reconstruire le syndicalisme de lutte des classes, savoir d’où nous partons
Nous sommes de l’avis de Jean-Pierre Page lorsqu’il exprime ce qu’il y a à faire : « Il va donc falloir construire. Nous sommes dans une situation identique à 1921 quand nos aînés ont pris des décisions par ce qu’il fallait assumer une situation avec la première guerre mondiale ou avait dominé dans la CGT l’union sacrée et le choix de la collaboration de classes. Il fallait prendre des responsabilités. Ils les ont prises en mesurant l’enjeu et le défi que cela impliquait. Si nous voulons maintenir un syndicalisme de lutte de classes influent et organisé il faudra prendre des décisions et ne pas se cacher derrière la seule rhétorique du "ça ne peut plus continuer comme ça, il faut que ça change". ». Pour rappel, en 1921, beaucoup de syndicalistes de lutte des classes furent exclus de la CGT et décidèrent de créer la CGTU. Nous n’en sommes pas là, mais il faut organiser la survie et le développement du syndicalisme de lutte des classes dans la CGT, alors que cela n’a pas été vraiment fait au moment du 54ème congrès, au contraire du précédent.
Mais pour cela, il faut être lucide sur l’état réel de la CGT profonde. Cela oblige à prendre en compte la perméabilité de la ligne de collaboration de classe parmi les dirigeants et les militants, à tous les niveaux de responsabilité. Mais cela implique aussi de réaliser qu’un nombre non négligeable de cadres de la CGT ne sont pas à leur poste par affinité avec la lutte des classes, mais par volonté de bénéficier d’une sinécure, de ne pas ou pas complètement revenir au travail et de bénéficier des finances de la CGT. L’affaire Le Paon montrait une professionnalisation du syndicalisme CGT à un niveau élevé de responsabilité, elle a désormais gagné les fédérations, les unions départementales et locales, jusqu’à certains syndicats. Éviter le retour au travail, soit en ayant des heures de décharge dans le public ou en étant salarié de la CGT dans le privé est désormais un but. On se construit une carrière, pas forcément avec l’ambition de « grimper », mais avec celle de « demeurer ». Il s’établit une manière de symbiose entre ces militants-là et la direction de la CGT qui fait qu’ils ne contesteront jamais l’orientation, de peur de perdre leur sinécure. Enfin, à tous les niveaux de la CGT, la formation est un vide organisé qui fait que, pour beaucoup, la lutte des classes n’est plus qu’un slogan creux qu’ils ne comprennent pas.
Forts de cette lucidité, militants du Parti Révolutionnaire Communistes, nous sommes résolument engagés dans une double bataille pour rebâtir et structurer le syndicalisme de lutte des classes et pour la construction du parti révolutionnaire dont notre pays a tant besoin. Sans illusion, sans sous-estimation de l’ampleur de la tâche, mais sans rester figés sur le constat, sans négliger les luttes et la capacité du prolétariat à se réveiller.
N° 981 11/06/2026 Nous aborderons, dans ce troisième article, une question nous paraissant essentielle dans l’analyse du 54ème congrès de la CGT et de l’état du syndicat, au plan idéologique, avec les conséquences que cela peut entraîner pour le syndicalisme de lutte des classes. Il s’agit de la question idéologique mise en avant en premier par la direction reconduite de la CGT : la « lutte contre l’extrême-droite » ; l’idée étant à la fois de regarder en quoi ce thème centralise la pensée de la direction de la CGT et du congrès et de ne pas limiter la question à la seule CGT, mais de l’élargir à la nature du fascisme et à la stratégie pour le combattre. Ensuite, nous essaierons de caractériser le sens de ce congrès concernant la CGT et l’impact dans l’organisation, en regardant où en sont les militants de la CGT sur les enjeux essentiels de lutte des classes.
La lutte contre « l’extrême-droite »
Il nous paraît important de revenir sur les raisons nous faisant considérer cette question comme centrale et emblématique de l’analyse défaillante et de l’orientation de la CGT, déclinées dans les deux articles précédents.
La direction de la CGT revendique la centralité de la lutte contre « l’extrême-droite »
En premier lieu, la direction de la CGT, par son document d’orientation ou par la voix de sa secrétaire-générale affirme à cor et à cri que cette lutte contre « l’extrême-droite » est une priorité. Rappelons simplement les mots de Sophie Binet, interviewée par L’Humanité : « Notre congrès de Tours s’est d’abord résolument engagé à mettre toutes les forces de la CGT pour barre la route à l’extrême-droite. Il s’agit d’un point-clé qui cimente toute l’organisation. ». Ce qui suit, peu après, est également significatif : « L’extrême-droite a besoin du Capital pour arriver au pouvoir… ». Cette courte phrase est emblématique de l’erreur d’analyse complète à laquelle se livre la direction de la CGT et qu’approuve le congrès.
Rappelons les fondamentaux : quoi qu’espèrent les dirigeants du RN en termes d’accès au pouvoir, ce n’est pas eux qui décident. C’est la classe dominante, le Capital décide, en fonction de la situation, du discrédit des uns et des autres, quel courant idéologique sera le mieux à même d’appliquer sa feuille de route. Et la classe capitaliste a plusieurs fers au feu, même si les héritiers de ceux qui se sont partagés le pouvoir jusqu’en 2017, le PS et LR sont au fond du trou. Le RN est certes une possibilité, mais aux côtés d’autres, comme la poursuite du macronisme, si ça passe grâce au « Front républicain » ou encore LFI.
La lutte contre l’extrême-droite est un fondement de l’analyse erronée de la CGT à propos du monde dans lequel nous vivons
Il faut relier tout cela aux concepts d’alliance entre le RN et une partie du Capital ou encore d’internationale d’extrême-droite, désormais essentiels dans le désastreux corpus idéologique de la CGT. L’analyse de la CGT est erronée, mais pas à cause de cela c’est un élément essentiel de cette erreur. Tout ce qui caractérise les analyses politiques de la CGT, à propos de la France et du monde, développé en première partie, est lié inextricablement à cette idée fixe de « l’extrême-droite » et de la nécessité d’un combat contre elle. On peut tout faire défiler.
C’est un élément essentiel de la caractérisation de la situation hors de la lutte des classes, et ce d’autant plus: « l’extrême-droite » remplace désormais le Capital comme ennemi dans le logiciel de la CGT. C’est non moins important dans l’inversion faite par la CGT des questions économiques et idéologiques, donnant, contre toute réalité, le primat aux secondes. Le capitalisme, selon la CGT, évoluerait en fonction de courants idéologiques, en général non définis, comme néolibéral, libertarien ou d’extrême-droite. Et non en fonction des nécessités liées à la baisse tendancielle du taux de profit et à la question de l'accumulation du capital. De la même manière cette « lutte » est essentielle pour la défense de notre propre impérialisme, caractérisée par la CGT des mots « démocratie » et « République » car le postulat de base c'est: « l’extrême-droite » serait un ennemi de cette « démocratie » et cette « République », alors que, bien au contraire, il est, comme la direction de la CGT, une composante de notre puissance impérialiste française. Le concept erroné « d’Internationale de l’extrême-droite » sert de socle à toute la pseudo analyse internationale, et expliquant en partie l’absence totale de référence à la colonisation en Palestine, puisque celle-ci ne trouve aucune place dans ce récit, car tous les États impérialistes européens, comme la France, sont considérés par la CGT comme des « démocraties », en sont parties prenantes. Plus globalement, la lutte de la Résistance palestinienne, contre le sionisme, un courant politique jamais dénoncé par la CGT, et l’ensemble de l’impérialisme occidental est un élément suffisant pour annihiler totalement la fausse analyse du monde hors impérialisme de la CGT.
La lutte contre « l’extrême-droite » est au cœur de l’orientation de la CGT
Cette idée est également centrale car reliée à pratiquement tous les éléments phares de l’orientation de la CGT définie lors du 54ème congrès, présentés dans notre deuxième partie. Elle est complètement liée à l’intégration de la CGT au système, puisque la défense de la démocratie bourgeoise donne tout son sens à cette lutte. L’abandon des luttes se justifie, au nom de cette priorité d’ailleurs les revendications ne sont souvent examinées qu’en tant qu’elles permettent de défaire « l’extrême-droite ». C’est aussi un renfort pour le syndicalisme rassemblé, la fidélité à la CES et la CSI, puisque ce concept rassemble les directions syndicales en question, témoin le fameux « meeting international contre l’extrême-droite », évoqué plus haut, dans lequel de hauts dirigeants des confédérations européenne et internationale ont pris toute leur part. La sécurité sociale professionnelle, cheval de Troie mis en place par la direction de la CGT en vue de l’abandon du 100 % Sécu et, à terme de la Sécurité sociale de 1945, a été présentée à plusieurs reprises comme une réponse à la montée de l’extrême-droite. Même l’accélération de la verticalisation de la CGT, par la porte d’entrée des UL porte un lien avec « l’extrême-droite ». Le document d’orientation validé porte cet extrait : « Par ailleurs, les scores électoraux de l’extrême droite sont moins élevés dans les villes et villages où la CGT est présente et visible régulièrement qu’ailleurs. » (alinéa 176), ce qui justifie de concentrer l’activité des UL sur des questions annexes, comme celle-ci. Enfin, la lutte contre « l’extrême-droite » est, avec l’idée de « porter les revendications des travailleurs dans les élections », la justification de la volonté de transformer la CGT en un lobby politicien. Ce fut, on se souvient la seule justification apportée à l’engagement de la CGT aux côtés du conglomérat politicien de la gauche, à l’été 2024.
Et si l’on questionnait cette notion « d’extrême-droite » ?
Nous l’avons maintes fois écrit, le concept « d’extrême-droite » n’est jamais défini, ni par la CGT, ni par les nombreux politiciens, particulièrement à gauche, utilisant à tour de bras ce concept. La référence fréquente aux années 30 donne à penser que ce serait le fascisme, mais, alors, pourquoi utiliser un autre mot ? Est-ce qu’il s’agit d’une variante du fascisme des années 20/30/40, d’un mélange entre fascistes et ultra-réactionnaires, d’un courant nationaliste ? Nous n’en savons rien.
Essayons de prendre les choses dans un autre sens. Est-ce que le RN, qui est manifestement au cœur de ce que la CGT et d’autres appellent « l’extrême-droite », est un parti fasciste ? Si par fascisme, on entend celui des années 20/30/40, pour le Parti Révolutionnaire Communistes, la réponse est : non. Et ce, pour deux raisons ; la première: nous cherchons en vain les Chemises noires et les SA, les milices dont le but premier était de casser les grèves ou réprimer les opposants politiques. Aujourd’hui, en France, la police et la justice effectuent ce travail, pas besoin de fascisme. C’est d’ailleurs la seconde raison de notre réponse négative à la question : la Bourgeoisie capitaliste aujourd’hui n’a nul besoin du fascisme, car aucune des raisons justifiant son arrivée pour le Capital, dans les années 20 et 30 n’existe. Il n’existe pas de menace révolutionnaire. La Bourgeoisie contrôle tous les moyens d’information et utilise les forces spéciales de répression (police et justice) sans aucune limite ni réticence de leur part. Enfin, l’instrumentalisation de la nouvelle petite bourgeoisie, à la place de l’ancienne, les petits possesseurs des moyens de production et d’échange, par le Capital a pris d’importantes proportions, dans la gauche, comme dans les courants macronistes, notamment au travers du concept d’écologie politique, comme on a pu le voir récemment avec l’affaire du forage en Guyane. Dimitrov définissait ainsi le fascisme, en 1935 : « Le fascisme, c’est le pouvoir du capital financier lui-même. ». Or, à notre stade impérialiste, ce pouvoir du Capital Financier lui-même est en place dans la plupart des États impérialistes dont le nôtre, et sans le fascisme.
C’est le moment de s’interroger aussi sur ce que disait, dans ses Écrits corsaires, Pier-Paolo Pasolini, le cinéaste et écrivain italien, marxiste-léniniste : « Une bonne partie de l'antifascisme d'aujourd'hui, ou du moins de ce que l'on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet, elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C'est en quelque sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation. ». Et il ajoutait : « Depuis que la gauche a adopté l’économie de marché, il ne lui reste qu’une seule chose à faire pour garder sa posture de gauche : lutter contre un fascisme qui n’existe pas. ». Nous ne prenons pas forcément à notre compte l’ensemble de ce que dit Pasolini, mais il apporte, indubitablement des éléments de réflexion, dans un climat où la tendance à traiter de fasciste n’importe quel réactionnaire établit une confusion ne permettant pas de comprendre ce qu’était le fascisme autrefois et ce qu’il peut être aujourd’hui.
Il existe aujourd’hui des fascistes organisés, nous ne le nions pas comme feu Quentin Deranque. Nous entendons là des admirateurs du 3ème Reich voulant le remettre au goût du jour. Il en existe et ils font des ravages, dans certaines villes de France, ils se sentent en impunité et organisent des défilés, parfois autorisés par l’État bourgeois. Il y en a même au sein du RN. Mais cela ne fait pour autant pas de tous les réactionnaires, ni de tous les racistes, des fascistes, Quand la CGT parle d’internationale de « l’extrême-droite », ni Poutine, ni Trump ne sont des fascistes, répondons nous, ne voulant pas dire que les multinationales dont ils sont les fondés de pouvoir n’utilisent pas des idées ou des groupes se réclamant du fascisme. Aujourd’hui, en Europe, avec notamment la guerre impérialiste en Ukraine, la guerre idéologique contre les communistes et spécialement l’URSS a pris un tour tel que la défense de l’Allemagne nazie, implicite ou explicite, est étendue à des cercles bien plus large que ce que l’on peut qualifier de fascisme, au sens des années 20/30/40. De plus en plus, la victoire de l’Armée Rouge, en 1945 est remise en cause et par des courants politiques et idéologiques très divers. Joukov avait vu juste : « Nous les avons débarrassés du nazisme, ils ne nous le pardonneront jamais. ». Pour ne prendre qu’un exemple, la défense du concept inventé par Göring d’Holodomor, est étendue à une bonne partie de la gauche. Les députés de gauche ayant voté la reconnaissance de l’Holodomor au Parlement français sont objectivement des défenseurs du nazisme, ce ne sont pas pour autant des fascistes. Le concept de totalitarisme a été introduit pour brouiller les pistes et extraire le fascisme du capitalisme comme s’il s’agissait de deux choses différentes. Ceci est d’ailleurs ce qui est sous-tendu par la CGT, quand elle exclut « l’extrême-droite » de la « République ». Encore une erreur capitale.
Retour sur la position de la CGT
Le combat de la CGT contre « l’extrême-droite » semble se limiter à combattre des organisations et non des idées. C’est pourquoi ni Macron et ses divers premiers ministres mettant en place des mesures à caractère fascisant, ni les dirigeants de droite rivalisant de surenchère sur l’Algérie ou les OQTF, ni même Attal qui théorise la fin complète de la Sécurité sociale de 1945 ne sont qualifiés d’extrême-droite. Or, le Capital n’a pas besoin du RN en tant que tel, mais de la politique qu’il pourrait mener s’il était au pouvoir, casse des acquis de la Libération et division des travailleurs par le biais du racisme. Non seulement il existe pléthore de candidats afin d'appliquer une telle politique, mais cela à commencer depuis des années sous le haut patronage de Macron, que la direction de la CGT persiste à ne pas considérer comme un ennemi de classe, et le principal représentant de la classe dominante. De même, on peut le constater à la lecture du document d’orientation adopté par le congrès, la « contestation de la mainmise du Capital », par ailleurs peu évoquée dans le texte, soit considérée seulement comme un moyen de lutter contre cette fameuse extrême-droite et non pas le fondement même de l’orientation de la CGT.
L’extrême-droite n’étant pas définie, on ne sait pas où elle commence, si elle inclut Retailleau, auteur d’un projet de loi adopté au Sénat à propos de « l’entrisme », non pas des sionistes, mais des musulmans et facilitant la possibilité pour l’exécutif de dissoudre des organisations lui étant hostiles ni Macron et sa clique, auteurs de la loi de transformation de la fonction publique, transposant dans le monde actuel les lois corporatistes du fascisme des années 20/30/40. Si l’on partait du postulat que l’extrême droite est bien le fascisme, il n’en demeurerait pas moins que cette mise à part de l’extrême-droite, en réalité le RN, par la CGT est encore une prise de distance avec l’histoire du mouvement ouvrier de lutte des classes ayant toujours rappelé que la démocratie bourgeoise créée le fascisme quand le besoin s’en fait sentir pour le Capital et qu’il n’y a pas de différence de nature entre les deux.
Comment combattre « l’extrême-droite » ? La conception de la CGT est claire, on rassemble au maximum tout le monde n’étant pas « d’extrême-droite » contre « l’extrême-droite », et encore une fois, même si ce n’est pas l’essentiel, pose la question de la définition de « l’extrême-droite ». Ce rassemblement se ferait au nom de « notre République », formule utilisée plusieurs fois dans le document, qui sert pour justifier, par exemple, la défense absolue de l’audiovisuel public, organisme de propagande de l’impérialisme français. Cela renvoie à un « nous » mythique au-delà des classes.
Pour caractériser un des éléments essentiels de l’idéologie du fascisme, Georges Dimitrov, dans L’Idéologie du fascisme, écrit ceci : « Le fascisme, en général, nie les classes et les contradictions de classe. Au lieu de la véritable division de la société en classes, en exploiteurs et exploités, l'idéologie fasciste affirme la primauté du "peuple unique", mais sous un voile mystique qui masque les véritables rapports de domination et d'exploitation, en tant que "compatriotes appartenant à la même nation", à la même "nationalité", dont les intérêts internes et externes sont en harmonie avec ceux de toutes les classes et de toutes les couches sociales. ». Cela s’applique totalement aujourd’hui au RN, quelle que soit la qualification politique qu’on lui décerne, fascisme ou pas. Mais l’opération, c'est le problème, consistant à « masquer les véritables rapports de domination et d’exploitation », s’applique aussi à l’orientation de la CGT, notamment dans sa lutte contre « l’extrême-droite » et le rassemblement allant avec. Au lieu de remplacer les classes sociales par le concept faux de « les Français » ou la « France » comme le fait le RN (et Retailleau et Attal), on le remplace par le concept tout aussi faux de « la République ». Les deux utilisations servent un même but : empêcher la compréhension de la division de la société en classes antagoniques. La direction de la CGT utilise, comme les ultra-réactionnaires, des concepts corporatistes, au sens que le mot avait du temps du fascisme des années 20/30/40 : l’union par-delà les classes ; fait au nom d’une mythique République, plutôt qu’au nom du racisme ne change rien à l’affaire.
Quand la CGT parle des contre-pouvoirs, concept de l’idéologie dominante, en-dehors de tout rapport de classes, que « l’extrême droite » combattrait (encore l’audiovisuel public), il est bon de rappeler que le fascisme n’a jamais combattu la justice, la presse ou même le monde universitaire, il s’est contenté d’utiliser la première, de contrôler la deuxième et d’épurer le troisième. Le seul contre-pouvoir dans la société capitaliste, c’est le prolétariat organisé en classe et ses organisations. Dans cette affirmation fausse et encore dans l’idée que « l’extrême-droite ne doit jamais être mise dos à dos avec aucune force politique », on trouve encore la négation ou l’effacement des classes.
En conclusion, nous pouvons dire qu’un corporatisme « trans-classes » peut en cacher un autre.
La constitution de Fronts populaires comme réponse au fascisme ?
La question de la nature du fascisme et surtout celle de la réponse qu’a déterminée l’Internationale en 1935 pour lutter contre lui sont aujourd’hui interrogées dans le mouvement communiste international. Si l’on regarde l’histoire, la réponse consistant à constituer des fronts populaires a eu objectivement deux conséquences. Elle a sauvé la démocratie bourgeoise classique, qui, une fois la guerre terminée, a tout fait pour détruire l’URSS et les pays socialistes d’Europe jusqu’à y parvenir. Et elle a favorisé les fusions entre partis communistes et partis sociaux-démocrates, notamment en Hongrie et Pologne, traduites par des formes de socialisme discutables ayant ouvert la voie à la contre-révolution. En France, nous l’avons dit à propos de la colonisation, mais plus largement, cette conception des fronts populaires, qui a perduré après 1945 est en grande partie responsable de la droitisation du PCF puis de sa disparition. Maurice Thorez, rappelons-le dans sa fameuse interview au Times en 1946, base idéologique de la déviation révisionniste, le « socialisme à la française », proposait la fusion entre la SFIO et le PCF. Voilà ce qu’a donné la stratégie de front populaire !
La stratégie de front populaire, devant être provisoire, a supplanté définitivement la stratégie initiale « classe contre classe » dans de nombreux partis communistes d’Europe. Elle a constitué des alliances entre les partis communistes, qui combattaient le capitalisme et des forces sociales-démocrates et bourgeoises, le défendant. Elle a institutionnalisé la notion de gauche à la place de celle de socialisme. Or, comme le disait Brecht : « le fascisme ne peut être combattu que comme la forme la plus éhontée, la plus impudente, la plus oppressive, la plus menteuse du capitalisme. Dès lors, comment dire la vérité sur le fascisme, dont on se déclare l’adversaire, si l’on ne veut rien dire contre le capitalisme, qui l’engendre ? ». Conclusion, on ne peut combattre le fascisme sans combattre le capitalisme.
Donc, la tactique de large alliance de la CGT est un fourvoiement. On ne peut combattre le RN, fasciste ou pas, en s’alliant avec la CFDT, la gauche politique, qui veulent aménager le capitalisme, encore moins avec les macronistes voulant le durcir. La lutte contre « l’extrême-droite » n’est donc qu’un rideau de fumée destiné à masquer la mise à l’écart de la lutte des classes et la conversion à la collaboration de classes.
Un bilan du congrès : un palier a été franchi
Pour le Parti Révolutionnaire Communistes, ce congrès a remis la machine sur les rails, c’est-à-dire a mis de côté les critiques et les espoirs nés du précédent congrès, le 53ème. Sans surestimer ce que le 53ème congrès a apporté, on peut le noter, pour la première et unique fois dans l’histoire de la CGT, le bilan d’activité de la direction sortante a été repoussé ; un tiers des mandats des syndicats représentés au congrès s’est porté sur les candidatures à la CE confédérale de trois camarades, syndicalistes de lutte des classes, dont les candidatures avaient été écartées par l’appareil bureaucratique et le document d’orientation proposé a été amendé dans un sens qui retirait un certain nombre d’éléments de collaboration de classe, comme l’union avec la FSU ou le chemin en commun avec la multinationale Greenpeace.
Le 54ème congrès a fait tout le contraire, avalisant, par exemple, le processus avec la FSU, repris par la direction en opposition aux décisions du congrès précédent. Et, surtout, elle a repris et considérablement aggravé le processus de conversion de la CGT à la collaboration de classe. La renonciation à la socialisation des moyens de production et d’échanges date de 1995, le concept de syndicalisme rassemblé de 1998, les tentatives de verticalisation de la CGT du début des années 2000, le nouveau statut du travailleur salarié de 2008, les manifs saute-moutons généralisées de 2009.
Mais, l’importance de ce congrès et la rupture avec le précédent, vient du fait que de nombreux éléments de la collaboration de classe figurent explicitement dans le document d’orientation et que les éléments habituels de « langage de classe » figurant dans les précédents documents, pour donner des gages aux syndicalistes de lutte des classes, sans en penser le moindre mot, ont quasiment disparu. Le niveau catastrophique de l’analyse, en-dehors complètement de la lecture de classes de la société capitaliste, de la compréhension de son fonctionnement est une nouveauté qui accroît la dérive. La collaboration de classe est accélérée, avec l’officialisation de la dépendance à l’intersyndicale permanente, la division en trois de ce qui relève de la Sécurité sociale de 1945, et, surtout, la fameuse ligne de la lutte contre « l’extrême-droite » que nous avons analysée en détail plus haut.
Pour la première fois, la grève comme seul moyen d’action permettant de gagner est remise en cause, par des allusions à d’autres moyens d’action, mais aussi par l’invention de victoires imaginaires et par la focalisation sur les lieux de décisions politiques au détriment des lieux de l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Et l’obsession de l’extrême-droite cache de moins en moins ce virage essentiel : la CGT n’a plus comme ennemi la classe dominante, le Capital, mais un seul des courants idéologiques la représentant, épargnant les autres. On remplace le combat exploiteurs contre exploités par le combat d’une union au-delà des classes contre une autre, une forme de corporatisme, contre une autre.
Ce que confirme le congrès concernant la CGT
Une approbation nette de l’orientation
Les syndicats présents ou représentés au congrès ont très majoritairement approuvé le bilan et la démarche de la direction sortante, dont les principaux membres ont été reconduits à l’issue du congrès. Le bilan d’activité a été approuvé par plus de 81 % des exprimés et le document d’orientation par près de 75 %. Rien n’a pu dévier les congressistes de cette approbation enthousiaste, même au moment du débat le plus tendu, celui du démantèlement programmé de la Sécurité sociale. La rapporteuse de la commission, Fabienne Rouchy, a pu dire dans son introduction, en parlant de la sécurité sociale professionnelle et du nouveau statut du travail salarié : « Mais ces concepts ne sont pas tous complètement compris ni partagés, les très nombreux amendements reçus en témoignent, malgré les journées d’études déployées en territoire au cours du mandat écoulé. Des amendements ont proposé de dresser le bilan de l’appropriation de ces repères revendicatifs, la commission a fait le choix d’inclure davantage d’explications dans le texte et propose de mettre en place rapidement un travail collectif d’approfondissement de ces sujets, en lien avec le 100% sécu, et de pousser les débats en poursuivant la mise à jour des repères revendicatifs confédéraux entamée lors du mandat qui s’achève. ». C’est du pur langage patronal ou macroniste. Elle dit aux militants de la défense de la Sécurité sociale de 1945 : « Vous n’avez pas compris ; on va fabriquer des séances de formation pour vous laver le cerveau et on écrira tout cela dans les repères revendicatifs ». Ce langage de ministre expliquant qu’il faut faire plus de pédagogie n’a manifestement pas massivement choqué dans le congrès. Les interventions véhémentes de plusieurs délégués, à propos du bilan de la lutte de 2023, ou des fausses victoires, ou encore du tournant électoraliste n’ont pas non plus bouleversé les congressistes. Manifestement, la salle était acquise dès le début et nombre de congressistes ont préféré faire des selfies avec Sophie Binet et non s’intéresser à l’enterrement progressif de la lutte des classes. Le plus significatif, peut-être, est que la réduction a minima des questions internationales dans le texte, couplée à l’accueil des délégations étrangères la veille du congrès (même si ce n’est pas la première fois) et à un meeting de la CES et la CSI grotesque n’a pas non plus suscité de réaction. Pourtant, ce sujet est à la fois le plus brûlant et le plus négligé du document d’orientation. On y trouve des absences abyssales. Rien sur l’impérialisme, même pas le mot ! Aucun début d’analyse de ce qu’est l’Union européenne ! Aucun recul sur l’histoire des confédérations syndicales internationales ! Et le trou sans fond de la Palestine, sans une once d’explication ou de dénonciation de la question coloniale ! Encore moins d’allusion à l’importance pour nous, travailleurs de France, de la question palestinienne !
Méconnaissance des enjeux et écœurement des militants de lutte des classes
Cette approbation et absence de réaction ne sont pas vraiment une surprise, elles sont un reflet fidèle de l’état de la CGT profonde, en tout cas de la plupart de ses cadres intermédiaires. Cet état se caractérise avant tout, pour nombre de militants, même formés par la CGT, par une incompréhension politique de ce qui se passe aujourd’hui, en France et dans le monde, du stade du capitalisme, de son fonctionnement, de l’antagonisme de classe fondamental. A quelques exceptions près, la CGT semble aujourd’hui une machine fonctionnant toute seule, à vide, dans la seule perspective de continuer à exister et à se renforcer, et dans celle, beaucoup plus cachée, de perpétuer les sinécures de ses dirigeants, du syndicat à la confédération. Nous avions déjà noté le peu de réactions au document d’orientation, le congrès a largement confirmé nos inquiétudes.
Nombre de militants de la CGT pensant à raison qu’il n’y a pas grand-chose à gagner dans un congrès confédéral, tout est ficelé de A jusqu’à Z et qu’il n’y aura aucune surprise. Certes, le 53ème congrès, en mars 2023, a au contraire, suscité un grand intérêt et servi de tribune visible aux militants de la CGT de lutte des classes. Mais cet élan est aujourd’hui brisé ; la souris dont la montagne du 53ème congrès a accouché n’y est pas pour rien. Après un congrès ayant vu le réveil des militants, à travers notamment le refus de voter le rapport d’activité et des changements notables introduits dans le document d’orientation, retrouver une direction confédérale encore moins attachée à la lutte des classes que la précédente a forcément refroidi les syndicalistes de lutte. La stratégie des salles feutrées où blablater sans rapport de force, des quelques journées d’action concédées pourvu qu’elles soient éloignées les unes des autres, de l’intersyndicale permanente passée du statut de moyen à celui de but en soi, en a dégoûté beaucoup. La défaite de la lutte contre la réforme des retraites de Macron et l’organisation de la casse du mouvement né du refus du budget de Bayrou, le 10 septembre 2025, ont soit facilité la résignation, soit fini de convaincre les syndicalistes de lutte qu’il n’y avait rien à attendre de la direction confédérale actuelle, et donc de son congrès, qu’elle a soigneusement bouclé.
D’autres raisons plus profondes et plus pernicieuses
Parlons de l’évolution de ce que nous appelons : la « CGT profonde » ; en particulier les cadres intermédiaires. Un nombre désormais non négligeable de ces cadres à tous niveaux de la CGT ne veut plus entendre parler de lutte des classes, et surtout pas de lutte contre les menaces de guerre, encore moins de solidarité avec la Palestine libre. De plus en plus, le rideau se déchire et la CGT apparaît pour ce qu’elle est : une machine creuse, tournant à vide seulement pour elle-même, afin de préserver des sinécures de permanents en décharge dans la fonction publique, ou salariés de la CGT, échappant partiellement ou totalement au monde du travail et ne souhaitant surtout pas y retourner. D’où l’emploi du mot sinécure : il est plus tranquille d’être dirigeant permanent, au moins en partie, d’une Union Départementale CGT plutôt que de se frotter aux conditions de travail délétères de la plupart des salariés ; et cela entraîne une vision du réel partiellement ou complètement déformée, des gestions de carrière de la part de professionnels du syndicalisme et des préoccupations bien loin de celles des salariés. Il ne s’agit plus du tout, concernant ces militants, de changer le monde, de dénoncer le capitalisme et de préparer sa chute, mais de poursuivre un parcours sans trop d’embûches et, pour cela, ne surtout pas critiquer l’orientation confédérale. Ce second point est d’autant plus important que ceux qui critiquent vertement, à raison, le projet de document et l’orientation de collaboration de classe de la CGT, de manière très argumentée, ne l’évoquent jamais. Le point de vue du Parti Révolutionnaire Communistes est différent. La direction confédérale, pensons nous, est désormais loin d’être la seule contaminée par le cancer de la collaboration de classe, cette maladie gagne des strates de la CGT, le ver est complètement dans le fruit et cette situation doit être éclairée et dénoncée. Les salariés voient de plus en plus l’intégration au système de la CGT, à l’instar des autres syndicats. Mais ils voient aussi, de plus en plus, que la CGT ne leur est pas toujours utile, surtout, par exemple, quand elle se contente de lutter pour partir avec un pactole au lieu de lutter clairement pour empêcher une fermeture d’usine ou un plan de licenciements.
En conclusion
Pour autant, le congrès a pu permettre de noter la présence toujours active de syndicalistes de lutte des classes en son sein. Mais, le rapport des forces interne leur est défavorable. Ils n’ont pas pu peser sur le contenu du document d’orientation traduisant la conversion de la CGT à la collaboration de classe de manière assumée. Le syndicalisme révolutionnaire ne se suffit pas à lui-même. Ce qui manque aux prolétaires, depuis des décennies, c’est un parti révolutionnaire puissant, pesant sur la vie sociale et le rapport de force idéologique. L’absence d’un tel parti a pesé sur la CGT, elle a permis sa dérive , arrivée à un point de non-retour avec ce document.
Le Parti Révolutionnaire Communistes est attaché à l’existence d’un syndicalisme de lutte des classes et à sa dimension internationale. Cette bataille il faut la mener et ne pas laisser les mains libres à la direction confédérale. Les syndicats de base, les syndiqués doivent se réapproprier l’organisation syndicale dont ils ont besoin afin qu’elle prenne les chemins des principes fondamentaux sur lesquels elle s’est construite : un syndicalisme de lutte de classe anticapitaliste.
Et, pour cela, nous appelons les camarades à réfléchir à l’évolution globale, politique, sociale et idéologique en France depuis la fin des années 80. La fin du parti révolutionnaire a causé la fin de la CGT de lutte des classes. Nous avons tous besoin, nous les travailleurs d’un syndicalisme de lutte des classes, sans compromis, sans intégration au système, sans aucune confiance en l’État bourgeois. Mais, dans ce but, il existe un besoin absolu de la reconstruction du parti ouvrier révolutionnaire. C’est ce à quoi œuvre le Parti Révolutionnaire Communistes depuis sa création en 2002. Ce combat est indissociable de celui pour retrouver un syndicalisme de lutte des classes.
N° 981 11/06/2026 Nous donnons ici un aperçu de l’orientation de la CGT qui se dégage de son 54ème congrès. Celle-ci se conjugue entre intégration au système, abandon des luttes, retour en force du syndicalisme rassemblé et chemin vers le lobbying politicien. Elle constitue un renforcement net de l’adhésion au système et à la collaboration de classe.
Fin des luttes et syndicalisme rassemblé
La stratégie des luttes dessinée par le document d’orientation et avalisée par le congrès est plutôt une stratégie d’enterrement des luttes. Cet enterrement est complètement lié au primat de l’intersyndicale, devenu un but en soi : il ne s’agit plus de gagner mais de maintenir l’intersyndicale unie dans la durée, quelque concession que cela nécessite. Le choix a été fait par la direction de la CGT en place depuis 2023 d’amplifier l’intégration au système de la CGT, de participer à toutes les réunions possibles et imaginables avec le gouvernement et le patronat, d’aller au bout du « dialogue social », c’est-à-dire de la collaboration de classes. Pour cela, on a ressorti du placard le syndicalisme rassemblé de Thibault. La CGT s’est calée sur une sorte d’intersyndicale permanente, non seulement en 2023 avec les journées de grève saute-moutons, mais aussi après, quand il s’est agi de proposer des journées de grève pour du beurre, et plus de grève du tout. C’est un des aspects essentiels du recentrage de la CGT sur le modèle de la CFDT.
Pour cela, il a fallu discréditer la grève, ce à quoi s’est livré le document d’orientation dans sa troisième partie., d’abord en expliquant que l’échec de 2023 est dû aux bases syndicales de la CGT n’ayant pas su mobiliser ; ensuite en détaillant lourdement les différents modes d’action, en expliquant qu’il vaut mieux commencer par une pétition avant de faire grève, prétextant comme plus rassembleur ; tout cela vise en réalité à s’attaquer à la grève. La direction de la CGT n’a procédé à aucune analyse des évolutions de la conception de la grève, aucune critique des journées d’action isolées, au contraire, elles sont citées comme références. A aucun moment cette vérité d’évidence comme quoi sans la grève on ne gagne pas n’est énoncée. La grève est devenue souvent un moment pour souffler, sans idée de gagner quoi que ce soit a beaucoup contribué à la délégitimer. Au lieu d’inciter à renouer avec la lutte, la direction de la CGT nous vante en permanence le mérite de la valse commune avec la CFDT. Ensuite, il a fallu empêcher qu’un bilan réel de la stratégie intersyndicale permanente soit produit. Manifestement, la majorité des congressistes présents à Tours n’a pas jugé bon d’exiger, ni même de demander que ce bilan soit enfin tiré. Elle a donc validé la ligne politique confédérale défendant le syndicalisme rassemblé au moyen d’un bilan déformé et restant à faire. Enfin, il a fallu inventer des victoires irréelles, la palme étant à attribuer à cette phrase du rapport de la secrétaire-générale au congrès : « nous avons fait échouer le conclave », faux, la direction de la CGT y a participé malgré les oppositions internes, s’y est accrochée mordicus et n’en est partie car contrainte et forcée. Et ces pseudo victoires indiquent nettement une focalisation sur le lieu de décision, l’Assemblée nationale, devenu la préoccupation majeure de la direction de la CGT, à la place de la construction du rapport de force.
Néanmoins, plusieurs délégués ont pointé ce scandale. Nous donnons cet extrait à lire de l’intervention de Marie-Laure, du syndicat CGT de la blanchisserie du CHU de Bordeaux, celui-ci résume parfaitement la problématique : « Moi j’ai l’impression qu’aujourd’hui la CGT est plongée dans une énorme passivité. On est nombreux, chez moi, à avoir critiqué les journées d’action isolées, séparées les unes des autres, mais c’était pour viser une stratégie plus dure, pas pour qu’il n’y ait plus de mobilisation du tout. Puis, on nous a présenté la soi-disant suspension de la réforme des retraites comme une victoire, alors que c’était une manœuvre parlementaire du PS pour passer un deal avec les macronistes. Quand le sommet apparaît autant une organisation de dialogue social, il est plus difficile sur le terrain de convaincre qu’on veut construire des syndicats de lutte. Et cela, ça remonte bien plus loin que les trois dernières années. Le congrès doit tirer le bilan de l’activité de la CGT dans les grandes luttes récentes, entre 2016 et 2023. Nous n’avons essuyé que des défaites. Dans ce document d’orientation, la direction ne remet pas en cause la stratégie et la responsabilité repose toute entière sur nos bases. On nous répète la légende du 7 mars 2023 comme si un simple tract parlant de mettre la France à l’arrêt voulait dire une tentative réelle de construire une grève reconductible dans le pays. Il ne faut pas se raconter d’histoires, la stratégie qui a été choisie était encore celle des journées saute-mouton, espacées de quelques semaines, pour ne pas braquer une intersyndicale sous domination de la CFDT dans laquelle on se dilue de plus en plus. ».
Aucune remise en cause de l’intégration au système
Les critiques de l’intégration accrue au système ont été tout aussi rares et balayées par la direction, pendant et après le congrès. Ainsi, au cours de son interview à L’Humanité du 8 juin, interpellée par le journaliste au sujet des critiques venues dans le congrès, reprochant à la confédération de s’aligner sur le calendrier politique, la secrétaire-générale de la CGT a cette réponse hallucinante : « C’est un faux débat, qui existe d’ailleurs très peu chez nous. Si on suit ce raisonnement, cela signifierait que l’on aurait dû passer notre tour sur la réforme des retraites et ne pas mobiliser car cela figurait dans l’agenda politique. En vérité, ceux qui poussent sur ces sujets sont ceux qui voudraient sortir la CGT du jeu et nous cantonner sur le banc de touche, à gérer les conséquences désastreuses de leurs politiques. Au contraire, la CGT occupe tout le terrain et nous imposons, dans l’agenda politique, les préoccupations des travailleurs. ».
On peut se demander si Sophie Binet a compris la question. En effet, elle est porteuse d’un document d’orientation dans lequel est écrit : « la pression et le chantage à l’emploi pèsent toujours plus fortement sur les représentants du personnel, tandis que le patronat vise toujours davantage à plier les syndicats à son agenda. » (alinéa 489) ; ou : « Pour ne pas être soumis à l’agenda patronal, il nous faut imposer notre agenda revendicatif » (alinéa 513) ; ou encore « Il n’est plus acceptable que les négociations aient lieu sur la base du document rédigé par le patronat, que le patronat en assure le secrétariat et la présidence et que cela ait lieu dans ses locaux ! » (alinéa 526) ; au sein d’un chapitre (3-2), intitulé « Sortir de l’institutionnalisation ». Et toutes ces choses ne s’appliqueraient pas à la direction confédérale ? Le problème de l’institutionnalisation est traité comme s’il concernait uniquement les syndicats et les CSE, non sans contradictions puisque la direction confédérale ne perçoit la démocratie sociale et syndicale que par le biais du paritarisme et du « dialogue social ».
Mais, revenons sur cet extrait de l’interview dont le but est d’éviter absolument de confronter les pratiques de cette direction. Cet évitement est particulièrement important au moment où le texte est censé critiquer l’institutionnalisation de la CGT en oubliant son aspect majeur qu’est le « dialogue social » avec les représentants du Capital, quels qu’ils soient. Ne pas s’aligner sur le calendrier gouvernemental est pourtant une nécessité tout comme ne pas s’aligner sur celui du patronat, tant au niveau d’une usine que du pays. Et ceci est bien reproché à la direction confédérale : toutes les journées saute-mouton de la lutte de 2023 ont suivi les moments institutionnels les plus importants. Passons sur l’inanité du « nous aurions dû passer la main » afin de nous intéresser à la suite. La secrétaire-générale énonce une contre-vérité évidente ; les gouvernants actuels ont été très satisfaits que la mobilisation contre la réforme des retraites suive le calendrier institutionnel au lieu d’imposer la grève durable, et ils le sont encore lorsque la CGT occupe tout le terrain institutionnel. Quant à l’idée que la CGT, en ce moment ou même en 2023, imposerait ou aurait imposé les préoccupations des travailleurs dans « l’agenda politique », c’est une vaste blague. Il va falloir nous expliquer comment on peut imposer les préoccupations des travailleurs en perdant la lutte contre la réforme des retraites !
En résumé, voici les mots justes de Victoire, déléguée au congrès de la CGT et militante du CNTPEP-CGT (Comité National des Travailleurs Privés d’Emploi et Précaires) : « Cette stratégie confédérale qui a été mise en place pour lutter contre France Travail était une stratégie de lobbying institutionnel […] Et le résultat de cela, c’est que nous avons perdu. On peut crier à la victoire, on peut dire que nous avons fait abandonner les réformes de l’assurance chômage, mais c’est faux. […] Nous avons perdu, de la même manière que nous avons perdu la bataille des retraites et que nous sommes en train de tout perdre. Cette stratégie n’est pas une stratégie, c’est de la capitulation. […] La confédération croit-elle vraiment que le Capital financier international, qui aujourd’hui finance le génocide à Gaza, qui aujourd’hui finance la répression de tous les peuples, va s’asseoir à côté de nous et va nous donner ce que nous demandons ? Jamais, le Capital ne va rien lâcher. Et nous, en tant que syndicalistes CGT, qui avons adhéré à la CGT, pas à la CFDT, pas à la FSU, […] si nous ne nous battons pas, nous allons tout perdre. […] Notre responsabilité aujourd’hui n’est pas de construire l’unité syndicale, elle est de construire l’unité de notre classe […] en proposant à notre classe un projet, non pas de transformation sociale, mais de révolution radicale du mode de production capitaliste. ».
Les deux questions du syndicalisme rassemblé et de l’intégration au système sont tout-à-fait liées, cet extrait d’intervention le dit clairement. C’est le fondement de l’orientation de collaboration de classe désormais complètement assumée par la direction de la CGT et la majorité des cadres intermédiaires, puisqu’elle a été avalisée par le congrès.
La question cruciale du 100 % Sécu : la CGT en marche pour la destruction de la Sécurité sociale de 1945
Cette question a été au centre du seul véritable affrontement politique un peu serré auquel le congrès ait donné lieu. Le document d’orientation porte l’idée de l’abandon de la Sécurité sociale au profit d’un autre système de protection sociale dépendant d’un côté de l’État et de l’autre de la négociation d’entreprise ou de branche. Pour cela, la direction de la CGT a ressorti des placards le « nouveau statut du travail salarié » et la « Sécurité sociale professionnelle », concepts adoptés au 48ème congrès sous l’impulsion de Bernard Thibault. A la sortie, on avait surtout eu affaire à des concepts gadgets, flous, dont on ne savait pas bien ce qu’ils recouvraient. Aujourd’hui, avec le document d’orientation, on ne peut pas dire que le flou soit totalement levé, mais le concept s’éclaire. Il avalise l’éclatement en morceaux de la Sécurité sociale, la base de la « Sécurité sociale professionnelle » serait constituée par la prévoyance et une partie de la Santé celle-ci relèveraient de négociations avec le patronat. Ce concept nous fait revenir aux assurances sociales d’avant 45 avec pour conséquences des droits très inégalitaires entre travailleurs. Mais rien d’étonnant puisque cette « Sécurité sociale professionnelle » fait partie du NSTS, et porte comme ce dernier, des droits « individuels transférables ». La Sécurité sociale « professionnelle » n’a donc rien à voir avec la Sécurité sociale issue de 45 garantissant des droits collectifs et identiques pour tous peu importe l’entreprise dont dépendent les salariés et non des droits très inégalitaires entre travailleurs. L’autre brique de la construction est de confier à l’État la petite enfance et l’autonomie, puis le traitement des accidents du travail et celui du handicap constitueraient des services publics, en-dehors de la Sécu. La constitution d’une « action sociale » relevant de l’État, qui concernerait un pan de la santé, l’autonomie, le handicap et la petite enfance. Ce sont pourtant des besoins relevant historiquement de la Sécurité sociale et non de l’État.
Pour rappel deux fédérations de la CGT, la FNPOS (Organismes sociaux) et la FNIC (Chimie), avaient alerté à l’avances toutes les structures, en vue de congrès, par une contribution commune visant à remplacer tout ce fatras par la Sécurité sociale unique et élargie. Leur contribution disait notamment : « Cet éclatement de la Sécurité sociale défendu dans le document d’orientation va complètement à l’encontre de la Sécurité sociale issu de 1945 qui avait mis fin aux assurances sociales très inégalitaires selon l’entreprise ou la branche dont dépendait le travailleur afin de mettre en place une caisse unique répondant à tous les besoins des travailleurs et leur garantissant des droits identiques. L’unité de la Sécurité sociale est capitale et organise l’unité de classe. » ; et encore : « Il s’agit là d’un changement fondamental et inquiétant de système que nous propose ce document d’orientation en ce qui concerne la Sécurité sociale. Inquiétant car il fait écho au projet du patronat qui a toujours eu pour objectif de casser l’unité de la Sécurité sociale en opposant ce qui relèverait de l’État et de l’impôt à savoir la santé, l’autonomie, le handicap, la famille et ce qui relèverait de la négociation professionnelle comme les AT/MP, le chômage ou encore la retraite avec la mise en place de systèmes assurantiels et de capitalisation. En cassant l’unité de la Sécurité sociale, le patronat mettrait fin au financement par la cotisation sociale et à l’unité de classe qui reste encore puissante comme dans exemple du combat sur les retraites !! ».
En filigrane de ce partage en trois se profile la fin de la Sécu. Il existe déjà des bribes, comme l’absence de référence à un nombre d’annuités pour la retraite, ou encore la reprise du discours dominant expliquant que la Sécurité sociale est bâtie sur la solidarité. Or, c’est faux. La Sécurité sociale n’est pas un « système de solidarité », pas une société de secours mutuel, elle fut possible car la décision fut prise de faire cracher au bassinet les possesseurs des moyens de production et d’échange, de les faire contribuer de manière à obtenir la santé gratuite et une seconde vie pour tous. On sent l’entrée par la fenêtre des « autres solutions ». Voilà belle lurette les idéologues des différents courants de pensée au service du Capital affirment que notre Sécurité sociale n’est plus viable ou le laissent entendre. Pour ce qui est des sociaux-démocrates en tout genre (la « gauche »), il est apparu utile, officiellement pour sauver la Sécu, mais en réalité enfoncer le clou de l’idée de sa non-viabilité, de chercher « d’autres solutions ». Cela concerne essentiellement les questions du financement : l’impôt pour compléter (puis remplacer) la cotisation, mis en place par le PS avec la CSG puis la RDS, puis, beaucoup plus récemment, les propositions de LFI ou du PCF de « taxer les riches » afin de financer la Sécurité sociale. Ajoutons-y l’étatisation de la Sécu avec le plan Juppé (1995) et le refus des organisations issues du mouvement ouvrier (y compris la CGT) de réclamer tout simplement l’arrêt des exonérations de la cotisation patronale et le remboursement. Ce sujet notons-le est traité par la direction de la CGT seulement sous l’angle des « aides publiques à l’emploi » dont elle réclame, comme à l’habitude, non pas la suppression, mais le contrôle. La nouveauté avec ce document d’orientation, est : ceci les « autres solutions » ne portent plus exclusivement sur le financement, mais sur l’architecture de la Sécurité sociale et, en fin de compte sur sa scission en branches distinctes. Cela signifie qu’une étape est franchie dans le processus de liquidation de notre grand acquis de 1945. De la même manière : « taxez les riches pour financer la Sécu » est un moyen de sortir de la cotisation, initier, sans en avoir l’air, une scission de ce qui relève du 100 % Sécurité sociale et « oublier » la durée de carrière dans le dispositif des retraites sont des moyens d’en finir avec l’édifice de 1945.
Porté par les syndicalistes de lutte des classes, le 100% Sécu organise l’unité de la Sécurité sociale autour de la caisse unique garantissant des droits collectifs identiques pour toutes et tous indépendamment de l’entreprise ou du territoire dont ils dépendent. Le projet du 100% Sécu repose ainsi sur une solidarité de classe et un financement exclusif par la socialisation du salaire à travers la cotisation sociale. Avec le 100% Sécu, la Sécurité sociale est uniquement financée par la cotisation sociale et non par la taxation des dividendes ou des capitaux puisque le salaire socialisé via la cotisation sociale prend directement sur les richesses produites et non sur la part volée par le patronat à travers les dividendes. Le 100% Sécu met fin aux lois de financement de la Sécurité sociale toujours combattu par la CGT. Cela revient donc, à faire vivre l’esprit de la Sécurité sociale, la décision inédite de faire contribuer les possesseurs des richesses créées. De l’aide à l’enfance au handicap, tout doit relever de la Sécu. Prôner le 100 % Sécu revient à exiger la fin des exonérations et le remboursement, la fin de l’étatisation et la gestion des caisses par les travailleurs eux-mêmes.
Interrogée sur le sujet dans l’interview donnée à L’Humanité, Sophie Binet dit notamment ceci : « La CGT ne choisit pas entre ces revendications. Oui, nous défendons, sur le modèle de la Sécurité sociale créée par Ambroise Croizat, le 100 % Sécu, financé par les cotisations sociales et géré par les travailleurs. Et, oui, nous voulons une sécurité sociale professionnelle et environnementale. Cette mesure est notre réponse au morcellement du salariat et à l’explosion de la précarité. ». La secrétaire-générale, non seulement « oublie » le troisième volet (les « services publics »), le fait que la sécurité sociale professionnelle donne des droits individuels à négocier avec le même patronat organisant le morcellement du salariat et l’explosion de la précarité ; mais surtout, elle ne semble pas voir la contradiction entre le 100 % Sécu, qui prendrait tout en compte et l’existence de ce pan hors de la Sécurité sociale. Cela permet de bien comprendre l’enjeu des batailles sur le texte, ou garder les trois volets, ou les remplacer par le seul 100 % Sécu. La commission des amendements, notons-le composée notamment de rédacteurs du document, a joué un rôle très néfaste. Beaucoup de syndicats de la FNPOS et de la FNIC ont déposé des amendements visant à supprimer et remplacer. Et la commission a fait semblant de les intégrer en les ajoutant au texte évoquant la Sécurité sociale professionnelle et les services publics de l’action sociale. En toute logique démocratique, elle aurait dû repousser les amendements, puisqu’elle défendait le texte et qu’ils s’y opposaient. Cela aurait permis aux syndicats de reproposer leurs amendements dans un contexte plus clair, car la reprise partielle, à côté des autres concepts, a brouillé la compréhension. Un seul amendement maintenu, remplaçant les trois volets par le seul 100 % Sécu a été adopté de justesse par le congrès, la camarade de la FNPOS ayant pu expliquer clairement qu’il s’agissait d’une proposition de substitution et non d’ajout. C’est une victoire symbolique, valant ce que valent les symboles. En attendant, le congrès a avalisé cette partie du texte comme les autres et la CGT poursuit son chemin en pensant la destruction et la fin de la Sécu de 1945.
La verticalisation de la CGT, un vieux projet qui avance
La volonté de la direction confédérale de transformer la CGT en un organisme hiérarchisé, sur le modèle du fameux recentrage de la CFDT, n’est pas nouvelle. Elle n’est cependant jamais apparue comme telle, masquée derrière des prétextes du genre le trop grand nombre de fédérations. La CGT fonctionne, depuis sa création, sur le modèle du fédéralisme. Cela signifie que toutes les structures, fédérations, unions départementales, unions locales et, en premier lieu, syndicats, sont autonomes. La seule chose s’imposant à eux ce sont les statuts de la CGT. Ainsi la direction confédérale ne commande pas aux UD et fédérations, les directions d’UD ne commandent pas aux Unions locales, ni aux syndicats. Ce fédéralisme est dans le viseur des principaux dirigeants de la CGT depuis Bernard Thibault. Plusieurs tentatives ont été faites de s’y attaquer « discrètement » lors de congrès confédéraux, en s’en prenant aux fédérations ou en promouvant les comités régionaux et voulant leur donner des pouvoirs hiérarchiques. Tout cela a échoué. A lieu désormais, depuis le congrès, un changement d’épaule du fusil : par le biais des Unions locales l’opération de verticalisation de la CGT se met en place, cette fois. Évidemment, cela ne figure pas sous cette forme. Mais, il est des signes ne trompant pas.
On trouve d’abord une limitation des champs d’intervention des Unions locales ; la direction confédérale et le congrès leur assignent un rôle subsidiaire ; elles sont destinées à enrichir la coordination départementale de l’activité syndicale ou encore le travail global de la CGT. Quand on est là pour enrichir, c’est pour apporter des fioritures, on n’est pas essentiel.
Or, dans une conception syndicale de lutte des classes, le domaine revendicatif des Unions Locales ne doit pas avoir de limites autres que celles décidées par les syndicats les composant. Les travailleurs et travailleuses de France ne sont pas arrivés à construire des organisations de combat en cloisonnant les périmètres, mais en les ouvrant. La classe ouvrière en lutte trouve dans les UL la matrice d’organisation où sa créativité et souplesse peut se concrétiser en organisations de combat. Cette conception des UL, en phase avec celle des fondateurs de la CGT et de leurs continuateurs après 1945, est en totale opposition avec celle, laissant apparaître la partie du document d’orientation leur étant consacrée.
L’injonction hiérarchique du congrès confédéral à organiser, sous l’égide des Unions Départementales, des conférences des UL pouvant modifier leur périmètre retire dans les faits aux syndicats composant les UL la prérogative de décider de ces périmètres, ce dont, statutairement, ils sont les seuls à pouvoir décider de leur périmètre. Est adoptée aussi l’idée, chère au patronat, d’harmonisation aux bassins d’emploi. Voici donc désormais la CGT en plein dans un cadre hiérarchique dans lequel les UL seraient seulement des sous-préfectures des UD, elles-mêmes conçues comme des préfectures de la Confédération, un changement du tout au tout du fonctionnement de la CGT. Qui plus est, les « sous-préfectures » auraient des compétences limitées.
Le projet, derrière la ligne adoptée au congrès, est donc bien clair ; vider les UL de leur substance de lutte des classes, en faire des sortes d’annexes des UD chargées de questions sans importance et organiser la hiérarchisation des structures. La situation est déjà difficile, il est parfois compliqué de trouver des militants impliqués dans les UL, certains syndicats ne s’en préoccupent guère. La perspective de la création de syndicats professionnels départementaux n’arrangera probablement pas les choses ; les syndicats départementaux, on le voit déjà, isolés des deux fédérations les autorisant, celle des services publics (fonctionnaires territoriaux et assimilés) et celle de la Santé et l’Action Sociale, s’attribuent souvent des prérogatives relevant des UL. Cela ne pourra qu’empirer avec la généralisation décidée par le congrès de la possibilité de créer de tels syndicats.
Mais les dirigeants de fédérations contents de cette nouvelle possibilité de contrôle ou ceux d’Unions Départementales satisfaits de la subordination des UL auraient tort de se réjouir. La verticalisation est un objectif à long terme que les dirigeants confédéraux se sont résignés à organiser par étapes. L’entrée par les UL leur semble plus simple que celles par les FD ou par les comités régionaux, tentées ces quinze dernières années. Mais leur tour viendra. Si la direction confédérale actuelle et ses successeurs arrivent à leurs fins, tout secrétaire-général d’UD ou de FD devra obéir aux prescriptions des bureaucrates en chef de la confédération. Tous les syndicalistes révolutionnaires sont attachés au fédéralisme, seul fonctionnement en adéquation avec l’orientation de lutte des classes, dont la volonté de la direction de la CGT de se débarrasser est désormais visible à l’œil nu.
La CGT en passe de devenir un lobby politicien ?
Depuis les élections de 2024, la direction de la CGT a fait le choix de participer activement aux élections politiques et, depuis la défaite des retraites, de considérer comme un objectif de plus en plus essentiel de peser sur le Parlement, quitte à faire fi du réel : il est impossible que la CGT pèse sans rapport de force sur les décisions de l’Assemblée nationale actuelle s’appuyant sur une majorité fluctuante, mais large, allant du RN à EELV.
Tout cela a donné lieu, en 2024 et après, à un récit hasardeux, faisant de la CGT le principal responsable de la pseudo victoire de la gauche, mais surtout affirmant son adhésion à la constitution de la Vème République et à son mode de scrutin inique. Surtout, pour la première fois de son existence, la CGT a appelé, dès le premier tour, à voter pour un conglomérat politique de gauche, rompant avec la vision étriquée et fausse présenté régulièrement, de la Charte d’Amiens : la CGT indépendante des partis politiques, des patrons et de l’État. L’intégration au système de la CGT se traduit aussi par une absence de critique en direction de la constitution de 1958 et une affinité nouvelle et forte avec tout le processus électoral, des municipales aux présidentielles. Ainsi, la CGT interpellera les candidats, notamment aux élections présidentielles et législatives, sur ses propositions et mènera campagne pour dénoncer l’imposture sociale et le danger de l’extrême droite et, désormais, elle se préoccupe de la construction des lois, en intervenant dans le débat afin de promouvoir ses revendications et/ou contrer des régressions possibles.
En particulier, l’élection bonapartiste d’un homme seul, disposant de l’essentiel des pouvoirs et notamment de ceux prévus à l’article 16 de la constitution est considérée par la CGT comme « un rendez-vous démocratique majeur ». C’est tout de même, gageons-le un peu à rebours de ce que pensent les travailleurs, surtout après des décennies où chacun a pu constater que le président de la République suivant (y compris en étant identique au précédent) déployait une politique encore pire qu’avant et que ce phénomène a pris une ampleur inédite avec Macron. Cette élection-là, davantage par rapport aux autres, est foncièrement antidémocratique. Les prolétaires n’ont rien à en attendre, et gageons qu’ils sont assez nombreux à ne rien en attendre, contrairement à la petite bourgeoisie idéologique croyant que le droit de vote dans les pays du bloc impérialiste occidental leur confère la qualité de « démocratie » C’est le moment de rappeler à notre bon souvenir Lénine disant : « Les opprimés sont autorisés, une fois toutes les quelques années, à décider quels représentants de la classe oppressive les représenteront et les réprimeront au parlement. ».
Sophie Binet a enfoncé le clou dans l’interview donnée à L’Humanité : « Notre congrès a décidé de se préoccuper du débat présidentiel pour faire entendre la voix des travailleurs, retraités et privés d’emploi. ». Et plus loin, pour la « bonne cause », la lutte contre « l’extrême-droite », la secrétaire-générale affirme avec force : « Notre congrès de Tours s’est d’abord résolument engagé à mettre toutes les forces de la CGT pour barre la route à l’extrême-droite. Il s’agit d’un point-clé qui cimente toute l’organisation. ». Nous avons là une confirmation s’il en fallait une, de l’intégration totale de la CGT au système et du « grand remplacement » du Grand Capital par la nébuleuse « extrême-droite » comme ennemi.
Mais, on ne peut s’empêcher d’être amusé par les rodomontades de Sophie Binet à la suite de son point-clé : « Par ailleurs, l’appel de Tours envoie un message très clair à chaque candidat. Aucun n’aura les voix des travailleurs sans s’engager à abroger la réforme des retraites dès son arrivée à l’Élysée. ». Imaginons, étant du domaine du possible, un second tour entre Philippe et Bardella. Imaginons même, ce qui est également possible car il y a des tiraillements au sein du RN, que Bardella revienne à la position d’abrogation qu’il a, pour le moment, abandonnée. Comment la CGT va-t-elle justifier son appel à voter Philippe, en contradiction avec « l’appel de Tours » ?
Cet intérêt accru pour les élections et le Parlement donne à penser que la direction de la CGT considère le rôle de la confédération n’étant plus d’organiser et de coordonner les luttes, mais de peser sur les politiciens du Parlement, et de transformer la CGT en un lobby politicien. Grosso modo, la CGT, comprenons-le, rencontre les divers députés, afin de faire part de ses avis et peser sur la construction des lois. A aucun moment cette idée de peser ne fait intervenir le rapport de force, valant contre les capitalistes, mais aussi l’État et les politiciens. Cela s’apparente donc bien à une activité de lobbying au cours de laquelle les missi dominici de la CGT, autoproclamée représentante des travailleurs, sans leur demander leur avis, iraient glaner le soutien de tel ou tel groupe de députés afin d’amender tel ou tel projet de loi. Il est notoire que pas mal de politiciens professionnels de gauche pensent aujourd’hui le militantisme dépassé et qu’il faut le remplacer par le lobbying.
Désormais, le congrès de la CGT a validé ce processus d’entrée de la CGT dans la politicaillerie et le lobbying. Où est la lutte des classes dans tout cela ? Où est même le rapport de force permettant de réparer le carreau cassé ? Voilà la CGT réduite à une force d’appoint électorale mendiant des pourboires pour sa contribution au cirque électoral.
En conclusion
Tous ces éléments de l’orientation de la CGT sont désormais ceux d’une grande majorité de la CGT, puisque le document d’orientation a été approuvé par 75 % des Exprimés. La direction, cela l’indique, s’appuie désormais sur une sorte de matelas confortable : l’accord ou tout au moins l’indifférence au sujet de l’intégration au système, la défense et illustration d’une intersyndicale permanente est un poison pour les luttes, la conversion à la collaboration de classe désormais affichée. Cela implique des menaces concrètes pour la défense de la Sécurité sociale de 1945 par la CGT ou le sort à venir de ses Unions Locales. Et cela appelle un constat sans appel : les militants de la CGT, formés par la CGT, sont dans leur majorité ignorants ou indifférents à la grille de lecture de la lutte des classes. C’est inquiétant pour l’avenir du syndicalisme de lutte des classes, et du mouvement ouvrier en général. Le Parti Révolutionnaire Communistes estime que cet élément majeur doit être pris en compte dans le travail de reconstruction d’un parti révolutionnaire en France et la lutte pour un syndicalisme de classe.
N° 981 10/06/2026 Revenons d’abord sur les bases de toute l’analyse complètement erronée du monde dans lequel nous vivons faite par la direction confédérale de la CGT, dans ses déclarations, ses rapports ou dans le document d’orientation, et massivement approuvée par le congrès. Elle s’appuie sur un manque total de repères de classe.
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