Comprendre les divergences qui se sont développées dans le mouvement communiste international : une nécessité pour le reconstruire
Le Parti Révolutionnaire Communistes a décidé de lancer une réflexion sur la question des divergences qui se sont développées dans le Mouvement Communiste, divergences apparues plus particulièrement après le XXe Congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique (PCUS). Des réunions internationales en particulier en 1957 et 1960, rendues nécessaires du fait de l’existence de ces divergences, ont adopté, à l’unanimité des Partis représentés, la Déclaration des Partis Communistes et Ouvriers des pays socialistes en novembre 1957, et la Déclaration des Partis Communistes et Ouvriers de novembre 1960. Mais, bien que ces deux déclarations soulignaient que : « la lutte soit énergiquement poursuivie sur les deux fronts : contre le révisionnisme, qui demeure le danger principal, et contre le dogmatisme et le sectarisme », les faits l’ont montré, la lecture, la compréhension de ces deux déclarations étaient différentes selon les Partis, selon les militants. Ces divergences se sont développées au début des années 1960 avec une telle ampleur que le débat a été public et que graduellement deux lignes politiques différentes, puis antagoniques se sont cristallisées jusqu’à aboutir à une scission au sein du MCI, les porteurs de ces deux lignes étant, pour faire court le Parti Soviétique et le Parti Chinois.
Le résultat de ce débat est qu’il n’a plus été possible de parler d’un seul MCI à partir du milieu des années 60.
Aujourd’hui, avec la disparition de l’URSS et des pays socialistes, comme avec l’évolution de la Chine et son intégration au système impérialiste, il n’existe plus de camp socialiste, et se pose la question de la reconstruction de partis communistes sur une base marxiste-léniniste.
C’est pourquoi, ce travail d’étude et de réflexion, devant s’appuyer de façon indispensable sur la pratique des luttes de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie dans chaque pays et à l’échelle internationale, vise à la reconstruction de Partis révolutionnaires communistes sur une base marxiste-léniniste sur les décombres de beaucoup de partis communistes tombés dans le révisionnisme et devenus des forces sociales démocrates de gauche.
Une première phase dans ce travail consiste à revenir sur le contenu du débat au sein du MCI mené au début des années 60 ; cela fait plus de 60 ans ! En effet, en tant que Communistes, nous revendiquons et nous sommes porteurs de l’histoire du mouvement communiste, du mouvement ouvrier, de ses succès comme de ses échecs. Nous devons être fiers des luttes menées par les générations précédentes, des acquis arrachés à la bourgeoisie ; mais nous ne devons pas sous-estimer le poids des idées révisionnistes, des idées bourgeoises car nous baignons dans une société capitaliste. C’est seulement dans la mesure où nous aurons, avec succès, recueilli les apports positifs et rejeté les erreurs de nos aînés, que nous aurons réussi à poser les bases d’un nouveau Mouvement Communiste International correspondant aux besoins du prolétariat mondial et des peuples du monde dans sa lutte contre l’impérialisme.
Après les chapitres 1-3, consacrés à :
I. Bureau d’Information (Kominform en russe) des 9 Partis européens
https://www.sitecommunistes.org/index.php/publications/documents/3596-mouvement-communiste-international-tirer-les-lecons-de-lhistoire
II- Le XXème Congrès du PCUS
https://www.sitecommunistes.org/index.php/publications/documents/3596-mouvement-communiste-international-tirer-les-lecons-de-lhistoire
III- Déclaration commune des représentants des Partis Communistes et Ouvriers des douze pays socialistes, dite aussi Déclaration de Moscou de 1957
https://www.sitecommunistes.org/index.php/publications/documents/3756-les-divergences-au-sein-du-mouvement-communiste-international-debut-des-annees-60
Nous publions aujourd'hui la partie IV traitant: "De la Déclaration de novembre 1957 à la Conférence de novembre 1960"
IV- De la Déclaration de novembre 1957 à la Conférence de novembre 1960
En novembre 1957, les représentants des Partis Communistes des douze pays socialistes ont adopté une résolution, discutée et approuvée par les représentants des autres Partis communistes présents à Moscou, présentant ainsi un front uni face à la politique agressive de l’impérialisme ayant à sa tête l’impérialisme US, cherchant à provoquer des fissures au sein du camp socialiste en exploitant les questions posées par le rapport secret de Khrouchtchev. (voir le chapitre 3[1]).
Trois ans après, l’ensemble des Partis communistes décident d’une nouvelle Conférence, la Conférence de Moscou de novembre 1960, rassemblant 81 Partis communistes et ouvriers. Quels sont les luttes et affrontements au niveau international, comme les conceptions différentes entre les Partis communistes nécessitant une telle conférence en vue d’aboutir à une analyse unanime de la situation internationale et de définir une ligne générale du MCI ?
La Déclaration de 1957 était très claire sur la dénonciation de l’impérialisme US comme l’ennemi des peuples du monde entier. Face au danger de guerre, en vue de prévenir et de bloquer les menées agressives de l’impérialisme, la lutte en faveur de la Paix avait été assignée à tous les Partis communistes, et un Mouvement international pour la Paix se développait. Comment mener les luttes pour la révolution sociale dans les pays capitalistes, les luttes, souvent armées, des peuples et pays opprimés avec la lutte afin d’arrêter le bras de l’impérialisme ? Très rapidement, des conceptions différentes sont apparues sur ces questions.
Mais la Déclaration de 1957 indiquait aussi : « Les décisions historiques du XXème Congrès du PCUS n’ont pas seulement une grande importance pour ce parti et l’édification communiste en URSS, elles ont aussi marqué le début d’une étape nouvelle dans le mouvement communiste international, contribué à son développement sur la base du marxisme-léninisme ». Cette concession fut acceptée par les partis attachés à la ligne révolutionnaire en considérant la situation du PCUS. Mais elle fut aussi largement utilisée par les tenants de la ligne révisionniste.
Présentons les différents et contradictions apparues au sein du MCI de façon chronologique, même si la connaissance publique de ces contradictions s’est effectuée à l’époque ou plusieurs années plus tard. Il est nécessaire également, pour mieux analyser le développement de ces contradictions de présenter quelques éléments sur la situation internationale durant cette période.
Le PCC et les enseignements des divergences au sein du MCI
Nous avons, dans le chapitre 3, indiqué les prises de position du PCC quant au rapport de Khrouchtchev présenté au XXème Congrès du PCUS et les deux publications en avril et septembre 1956 sur l’expérience de la dictature du prolétariat. Parallèlement, Mao Tsétoung, en avril 1956, lors d’une réunion élargie du Bureau politique du CC du PCC, tirant les leçons de l’expérience de l’Union soviétique, dresse le bilan de l’expérience de la Chine et présente un rapport sur les « dix grands rapports » interviennant dans la révolution et l’édification socialiste[2].
Le PCC a tenu son VIIIème Congrès du 15 au 27 septembre 1956, le VIIème s’était tenu en 1945, avant la victoire de la révolution. La résolution sur le rapport politique adoptée précisait :
« Notre Parti a conduit le peuple chinois à accomplir la révolution démocratique bourgeoise et à remporter pour l’essentiel la victoire de la révolution socialiste… La contradiction principale dans l’ancienne société chinoise, c’est-à-dire celle qui existait entre le peuple chinois et la domination de l’impérialisme, du féodalisme et du capitalisme bureaucratique, a été résolue par la victoire de la révolution démocratique bourgeoise. Une fois cette contradiction résolue, la principale contradiction dans notre pays, abstraction faite de la contradiction qui existe encore, sur le plan extérieur, entre la Chine et l’impérialisme, était la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie, et c’est cette contradiction que la révolution socialiste se proposait de résoudre. … Cette transformation socialiste a déjà remporté une victoire décisive, ce qui montre que, pour l’essentiel, la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat est résolue en Chine… Mais la principale contradiction qui se trouve dans notre pays est d’ores et déjà la contradiction entre la demande du peuple d’édifier un pays industriel avancé d’une part, et l’état actuel de pays agricole arriéré d’autre part… Dans les conditions où le régime socialiste est déjà établi dans notre pays, la vraie nature de cette contradiction c’est la contradiction entre le régime socialiste avancé et les forces productives arriérées de la société… En vue d’accomplir de façon efficace la grande tâche de l’édification économique et culturelle qui nous incombe, il nous faut continuer à consolider le régime de dictature démocratique populaire de notre pays…[qui est] de par sa nature, une dictature du prolétariat ».
Nous avons repris longuement ces extraits de la résolution car, et cela nous pouvons le relever à présent en considérant les luttes politiques et idéologiques ultérieures, la définition de la contradiction principale caractériseant la société chinoise en 1956 est fluctuante, reflet de contradictions au sein même du PCC. Un an plus tard, cette question de la contradiction principale est revue, discutée et précisée.
Dans le cadre de la préparation de la rencontre des douze pays socialistes de novembre 1957 (voir chapitre 3), il apparaît que la définition de la contradiction principale dans un pays socialiste au cours de d’édification socialiste est un point sur lequel se manifestent des divergences au sein du PCC comme du MCI. Afin de préparer cette rencontre, la 3ème session plénière élargie du CC du VIIIème congrès du PCC est convoquée le 9 octobre 1957 au cours de laquelle Mao Tsétoung présente un rapport[3] « Soyons les promoteurs de la révolution », critiquant la partie de la résolution du VIIIème Congrès quant à la contradiction principale comme incorrecte :
« Et maintenant, quelle est la contradiction principale ? A présent, nous faisons la révolution socialiste dont le fer de lance est dirigé contre la bourgeoisie, et en même temps, cette révolution vise à changer le système de petite production, c’est-à-dire à réaliser la coopération ; ainsi la contradiction principale est celle entre le socialisme et le capitalisme, entre le collectivisme et l’individualisme, bref, entre la voie socialiste et la voie capitaliste[souligné par nous]. La résolution du VIIIème Congrès du Parti n’en fait aucune mention. Elle contient cependant un passage qui précise que la contradiction principale est celle entre le système socialiste avancé et les forces productives sociales arriérées. Une telle formulation est incorrecte. A la deuxième session plénière du Comité central issu du VIIème Congrès, nous avions déclaré qu’après la victoire à l’échelle nationale, la contradiction principale serait, à l’intérieur, celle entre la classe ouvrière et la bourgeoisie, et, à l’extérieur, celle entre la Chine et l’impérialisme. Depuis lors, si nous n’avons plus mentionné publiquement cette prise de position, nous n’avons cessé en réalité de travailler dans ce sens, car la révolution est déjà passée au stade de la révolution socialiste, dans laquelle précisément nous sommes engagés ».
La direction du PCC, continuant la réflexion sur les succès et les erreurs dans l’édification socialiste depuis 1949, sur les succès et les erreurs de l’édification socialiste en URSS, sur les enseignements de la lutte au sein du MCI et de l’unité réalisée autour de la déclaration de 1957, décide une seconde session pour le VIIIème Congrès du PCC qui s’est déroulée du 5 au 23 mai 1958.
L’année 1958, c’est l’année de l’approfondissement du mouvement « que cent fleurs s’épanouissent » visant une amélioration du style de travail du PCC sur la base de la libre expression des critiques, de la construction du socialisme à grande vitesse avec le Grand Bond en Avant, et du développement et de l’approfondissement dans les campagnes des coopératives de stade supérieur débouchant sur la création des communes populaires, nouvelle organisation politique et économique devant permettre de rapprocher les villes et les campagnes. La résolution de Wuhan (10 décembre 1958) précise : « La Commune est l’unité de base de la structure de notre société socialiste, réunissant les ouvriers, les paysans, les commerçants, les intellectuels et les soldats, et également l’unité de base de l’organisation du pouvoir politique du socialisme ».
Les divergences au sein du MCI, nous l’avons vu dans les faits, ont porté principalement, jusqu’à cette époque sur l’appréciation du rôle de Staline au cours de la révolution en URSS, sur les voies de passage au socialisme et la nécessité de la dictature du prolétariat, et sur les questions de la guerre et de la paix. Au sein du PCC, se déroule une lutte entre les deux voies en faveur de l’approfondissement de la révolution socialiste sur la base de la lutte de classes au sein de la société socialiste dans les villes comme dans les campagnes. Les communistes chinois découvrent des nouveaux problèmes différents de ceux résolus victorieusement au cours de la révolution jusqu’en 1949 et des conceptions différentes apparaissent. Des erreurs de gauche comme des erreurs de droite sont commises par les cadres communistes et les tenants de la voie bourgeoise au sein du PCC s’appuient sur la dénonciation des erreurs de gauche commises, en particulier sur un « vent de communisme dans les communes populaires » comme sur des excès sur les objectifs fixés au Grand Bond en Avant, afin d’attaquer le socialisme et prôner une « marche au socialisme responsable» en s’appuyant sur les techniciens, sur les paysans riches, sur la copie servile de l’expérience soviétique. Les difficultés sont aggravées par des calamités naturelles dans les années 59 et 60, et aussi par l’arrêt de l’aide économique soviétique en 1960 et le retrait des experts soviétiques.
Pour étudier cette période complexe de la révolution chinoise, il est utile de se reporter au livre écrit sous la responsabilité de Jean Chesnaux : "Histoire de la Chine. 4, Un nouveau communisme"[4]. Il est possible de prolonger cette étude par la lecture de l’ouvrage[5]" Les trois années noires".
Relations URSS-USA -1
En cette année 1958, les relations entre l’URSS et les USA se tendent, l’URSS réagissant aux manigances des occidentaux sur la question de Berlin.
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les contradictions entre l’URSS et les USA à propos de la question allemande et en relation, la question de Berlin, furent constantes. Déjà en juin 1948, l’URSS, pour tenter de forcer une solution à cette question du statut de Berlin avait imposé un blocus. Mais les USA avaient adopté une opposition ferme en organisant un pont aérien ravitaillant la population de Berlin, et l’URSS leva le blocus en mai 1949. Puis les occidentaux, USA, Grande-Bretagne et France avaient décidé et imposé la création de la République Fédérale Allemande (RFA) en mai 1949 ; ce à quoi l’URSS avait répliqué par la création de la République Démocratique Allemande (RDA) que les occidentaux refusèrent de reconnaître.
Dans les années 50, les occidentaux portèrent à bout de bras le développement économique de la RFA, faisant de ce pays une vitrine à opposer à la situation économique en RDA et les autres pays de démocratie populaire. La population de Berlin-Ouest bénéficiait de toutes sortes de privilèges attirant l’envie de certains allemands de RDA. Berlin-Ouest était aussi pour les Occidentaux une base de propagande et d'action secrète. La propagande était aussi très active, suscitant un départ, une fuite d’allemands de l’Est vers l’Ouest. Mais objectivement, Berlin-Ouest, enclavé dans la RDA était difficilement défendable du point de vue militaire. L’URSS décide de lancer une action en vue d’un règlement de paix définitif sur la question allemande, la situation à Berlin menaçant la stabilité en RDA..
Le 10 novembre 1958, Khrouchtchev demanda aux occidentaux d’évacuer Berlin Ouest, qui devrait devenir une entité indépendante, une ville libre. Le 27 novembre, il appuya sa demande par un ultimatum : les occidentaux devaient évacuer leur secteur de Berlin dans les six mois, sinon l’URSS signerait un traité de paix séparé avec la RDA et renoncerait à ses responsabilités à Berlin et sur les voies d’accès à cette ville. Les occidentaux devraient alors négocier directement avec les Allemands de l’Est, devenus pleinement souverains pour les conditions d’accès à Berlin. Face à l'ultimatum soviétique, les Occidentaux restent fermes. Le 31 décembre 1958, les États-Unis refusent l'ultimatum soviétique, et proposent d’ouvrir des négociations d'ensemble sur la question allemande.
Le XXIème Congrès du PCUS (27 janvier – 5 février1959)
Le XXIème Congrès du PCUS[6] se déroule du 27 janvier au 5 février 1959, trois ans après le XXème Congrès. Il se tient alors que les rapports entre l’URSS et les USA sont tendus et cela influe certainement sur le déroulement du congrès.
Le rapport présenté par Khrouchtchev doit être analysé en rapport avec l’objectif de cette étude, le débat au sein du MCI. Ce rapport est un développement de la ligne politique esquissée lors du XXème Congrès. Il est un jalon révèlant qu’au sein du MCI, bien que l’unité soit proclamée et recherchée, dans les faits, deux lignes se précisent, portées principalement par le PCUS et le PCC.
Ce congrès doit discuter le plan septennal pour la période 1959-1965. Khrouchtchev, dans son rapport fleuve, précise : « la session plénière du Comité Central qui s’est tenue en septembre 1958 a jugé nécessaire de convoquer un Congrès extraordinaire de notre parti pour examiner ce plan ». Les objectifs fixés sont grandioses, ambitieux, puisqu’il est dit qu’à l’issue de ce plan, la production par habitant de l’Union soviétique aura dépassé le niveau de la France et de la Grande-Bretagne, et cinq ans plus tard environ le niveau des USA.
Ainsi, Khrouchtchev indique, page 59 : « Pour la production industrielle par habitant, les États-Unis surpassent l’URSS de plus de deux fois et pour la production agricole de 40% environ…il faudra probablement encore cinq ans environ après l’exécution du plan septennal pour rattraper et dépasser les États-Unis dans la production industrielle. Donc, vers cette époque, et peut-être même avant, l’Union soviétique occupera la première place au monde tant pour le volume absolu de la production que pour la production par habitant. Ce sera une victoire historique du socialisme dans la compétition pacifique avec le capitalisme dans l’arène internationale ».
Ces objectifs chiffrés du plan septennal qui se déroulera dans le cadre de la compétition pacifique entre les deux systèmes, le système capitaliste et le système socialiste seront atteints, est-il affirmé, grâce à la supériorité du socialisme. Ces objectifs sont tels que Khrouchtchev affirme : « Notre pays est maintenant capable d’aborder une nouvelle période décisive de son développement, la période de l’édification intense de la société communiste ».
L’enthousiasme des congressistes est à son comble, et dans la foulée, le groupe anti-parti, de 3 membres, Malenkov, Kaganovitch, Molotov, ayant été dénoncé juste avant la rencontre de Moscou de 1957, est étendu à 2 nouveaux membres, Boulganine et Chepilov, tous dénoncés comme sectaires, complotistes et s’opposant aux nouvelles mesures adaptées à la nouvelle situation.
Ces résultats économiques quantitatifs indiqués doivent amener une amélioration très importante du niveau de vie des soviétiques. Il est également annoncé des nouvelles mesures pour que l’État social prenne en charge plus largement l’éducation de la jeunesse, le développement considérable du parc locatif des habitations, une diminution du temps de travail, la suppression graduelle de l’impôt sur les revenus, mais il n’est pas précisé si cette mesure concernera seulement les salariés de l’État - puisque cette situation du salariat n’est pas modifiée - ou si elle concernera aussi les kolkhoziens ils sont dans la sphère de la propriété collective mais privée.
La situation dans les campagnes pose des problèmes, certains passages le montre, ainsi, il est dit : « On sait que, dans le passé, des erreurs et des insuffisances graves ont été commises dans la direction de l’agriculture… le principe de l’intéressement matériel de tous les travailleurs des campagnes à l’accroissement de la production agricole a été rétabli ». Et dans ce rapport, Khrouchtchev considérant la coopérative c’est l’édification du socialisme à la campagne !!! alors qu’il s’agit d’une propriété collective, mais privée ! Staline, dans son écrit de février 1952 « les problèmes économiques du socialisme en URSS », avait été très clair sur cette question !
Souslov, dans son intervention précise, page 152, certaines mesures : « En mettant à nu les contradictions entre les forces productives accrues et certains aspects périmés des rapports de production… le Parti et l’État ont procédé aux modifications indispensables dans la sphère de la propriété des moyens de production en réorganisant les SMT[7] et en vendant leurs machines aux kolkhoz ». Cette thèse avait été violemment critiquée par Staline[8] en septembre 1952.
Puis Khrouchtchev aborde une question fondamentale concernant l’étape actuelle de l’édification socialiste en URSS. Ainsi, page 92, il indique: « ayant édifié la société socialiste, le peuple soviétique est entré dans une étape nouvelle de son développement historique où le socialisme se transforme en communisme ». Il poursuit, page 96 : « Il n’existe pas actuellement au monde de forces capables de restaurer le capitalisme dans notre pays, d’écraser le camp socialiste. Le danger de restauration du capitalisme en Union soviétique en est exclu. Cela signifie que le socialisme a triomphé non seulement totalement, mais aussi définitivement » [en gras dans le texte].
Ainsi l’édification du socialisme en Union soviétique est achevée et n’a plus d’ennemi intérieur. Seuls des ennemis extérieurs pourraient se manifester… Et la question de la dictature du prolétariat durant toute la phase d’édification du socialisme est passée à la trappe puisqu’elle n’est plus nécessaire.
Et pourtant, la Déclaration de Moscou de novembre 1957, 1 an et 3 mois entre les 2 évènements, affirmait: « pour la classe ouvrière, la prise du pouvoir n’est que le début de la révolution et non son couronnement. Après la prise du pouvoir la classe ouvrière a à résoudre des tâches sérieuses qui concernent la transformation socialiste de l’économie nationale et la création de la base économique et technique du socialisme. En même temps, la bourgeoisie renversée aspire toujours à une restauration : l’influence de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie et de leurs partisans parmi les intellectuels est toujours grande dans la société. Aussi, pour répondre à la question « Qui l’emportera ? le capitalisme ou le socialisme ? faut-il un laps de temps assez prolongé. L’influence bourgeoise constitue la cause intérieure du révisionnisme et la capitulation devant la pression de l’impérialisme en est la cause extérieure ». Un peu plus tôt, la Déclaration avait rappelé : « le déroulement de la révolution socialiste et de l’édification du socialisme obéit à un certain nombre de lois essentielles », la première étant : « Nécessité que dans l’accomplissement de la révolution prolétarienne sous telle ou telle forme, et lors de l’instauration de la dictature du prolétariat sous telle ou telle forme… ».
Mais, pour faire le pendant avec ces développements, Khrouchtchev, page 79, revient sur la Déclaration de 1957 et critique « les conceptions et la politique des révisionnistes yougoslaves… les thèses fondamentales du révisionnisme – sur le changement du caractère du capitalisme, sur le développement sans crise du système capitaliste, sur la transformation pacifique du capitalisme en socialisme et ainsi de suite – ont été réfutées…Le mouvement communiste international a condamné les conceptions et la politique des révisionnistes yougoslaves ». Ainsi tous les développements du XXème Congrès concernant la Yougoslavie sont passés à la trappe ! Les conceptions révisionnistes, rappelons le, avaient été critiquées dans la Déclaration de 1957de façon explicite.
Une délégation du Parti Communiste Chinois, conduite par Chou Enlai, assiste à ce congrès, et comme il est d’usage dans ce genre d’évènement, apporte tout son soutien au XXIème Congrès du PCUS. Les rapports entre le PCUS et le PCC sont des rapports entre Partis communistes, entre camarades. Ainsi, Chou Enlai déclare : « A présent, comme l’a indiqué le camarade Khrouchtchev dans le rapport qu’il a présenté à ce congrès, l’Union soviétique est déjà entrée dans la période historique essentielle de son développement : la période de l’édification étendue de la société communiste ». Point de vue partagé ? Concession ?...
Nous verrons plus loin, comment les désaccords sur cette nécessité ou non du maintien de la dictature du prolétariat tout au long de l’édification socialiste se sont exprimés lors du débat au sein du MCI, en particulier par le PCC.
Différends sur les questions militaires entre URSS et Chine :
Les relations entre le PCUS et le PCC lors du XXIème Congrès en février 1959 apparaissent comme très bons. Un peu plus tard, Chou Enlai, dans son « Rapport sur les travaux du gouvernement présenté à la 1ère session de la seconde Assemblée populaire nationale le 18 avril 1959 », déclare: « Le renforcement de la solidarité avec l’Union soviétique et tous les pays socialistes constitue une politique essentielle de notre pays… Au cours de l’année qui vient de s’écouler et un peu plus, notre pays a conclu trois accords avec l’Union soviétique sur l’aide que cette dernière nous apporte dans d’importantes recherches scientifiques et techniques, dans la construction de 47 entreprises et celle d’une autre tranche de 78 entreprises, ainsi qu’un traité sur le commerce et la navigation maritime… L’Union soviétique et les autres pays socialistes ont donné une immense aide à l’édification socialiste économique et culturelle de notre pays. Au nom de notre gouvernement et de notre peuple, je voudrais exprimer ici notre profonde gratitude aux gouvernements et peuples de l’Union Soviétique et des autres pays socialistes ».
Mais en réalité des désaccords importants existent à cette période entre l’URSS et la Chine, désaccords sur des questions militaires et nous l’apprendrons au milieu des années 60 durant le débat ouvert.
Ainsi, en octobre 1957, juste avant la Déclaration de 57, fut signé un accord sino-soviétique sur les techniques nouvelles de la défense nationale. En 1958, la direction du PCUS demanda de placer la Chine sous son contrôle militaire pour honorer l’accord, la direction chinoise refusa. En conséquence, en juin 1959, le gouvernement soviétique annula unilatéralement cet accord, refusant de fournir à la Chine les échantillons de bombe atomique et les données techniques relatives à leur fabrication[9].
A propos de l’incident frontalier Chine – Inde en septembre 1959
A cette même période, un incident frontalier opposa la Chine à l’Inde. Depuis plusieurs années, le gouvernement chinois essayait de trouver une solution pacifique au différend frontalier opposant les deux pays. Répondant à une attaque indienne, l’armée chinoise écrasa l’armée indienne, puis prit l’initiative de se retirer de la zone contestée permettant à des négociations de régler ce différend. Au lieu de montrer une solidarité à la Chine au nom de la solidarité prolétarienne, la direction du PCUS publia le 9 septembre 1959 une déclaration sur cet incident frontalier, prenant position pour la partie indienne. Ainsi, la direction du PCUS ne montra aucune solidarité avec un pays frère socialiste, au contraire. Les divergences sino-soviétiques étaient ainsi étalées devant le monde entier. Cette prise de position en faveur de l’Inde en septembre 1959, comme la rupture de l’accord militaire entre l’URSS et la Chine en juin 1959 fut interprété par le PCC comme un cadeau offert par Khrouchtchev à Eisenhower à la veille de sa visite aux USA.
Relations URSS-USA – 2 :
Après une année 1958 au cours de laquelle, les relations entre l’URSS et les USA sont tendues, après le rejet par les USA de l’ultimatum soviétique sur Berlin, et la proposition étatsunienne d’ouvrir des négociations sur Berlin, l’URSS répond favorablement à cette proposition et cette passe d’armes ouvre une période de lune de miel, une période d’intenses discussions sur toute une série de questions, cherchant à ce que les problèmes mondiaux soient résolus par les chefs des gouvernements de l’Union soviétique et des USA. Khrouchtchev se rend aux USA le 15 septembre 1959, après qu’une sonde soviétique ait atterri sur la lune la veille, et présente à l’ONU un plan de paix avec un désarmement global en quatre ans. Au cours de ce voyage, Khrouchtchev a plusieurs entretiens avec Eisenhower le portant aux nues, le décrivant comme un homme qui « jouit de la confiance absolue de son peuple » et « se soucie autant que nous d’assurer la paix ». C’est l’esprit de Camp David présenté comme un tournant de l’histoire présidant aux négociations USA/URSS sur le désarmement. Khrouchtchev va plus loin dans son entreprise en décidant en janvier 1960 une réduction unilatérale des effectifs militaires de 1,2 million de soldats, un geste fort en faveur de la paix, et prépare une conférence au sommet Est-Ouest sur le désarmement prévue en mai 1960 en vue d’un désarmement général et l’interdiction des armes nucléaires.
Vive le léninisme
Après son voyage aux USA en septembre 1959 pour la conférence annuelle de l’ONU et les discussions avec Eisenhower au camp David, Khrouchtchev est à Pékin pour le dixième anniversaire de la victoire de la révolution chinoise le 1er octobre 1959 .
A Pékin, Khrouchtchev déclare:
« Nous devons penser en réalistes et bien comprendre la situation actuelle. Le fait que nous sommes forts comme nous le sommes ne veut pas dire du tout que nous devons éprouver par la force la stabilité du régime capitaliste. Cela ne serait pas juste : les peuples ne comprendraient pas ceux qui se mettraient dans l’idée d’agir de cette façon ».
Il faut déduire que cette visite ne se passe pas comme il le souhaitait et le séjour de Khrouchtchev en Chine est écourté.
C’est dans ces circonstances, pour défendre le marxisme-léninisme, sauvegarder la Déclaration de 1957, clarifier la confusion idéologique au sein du MCI, pour le 90ème anniversaire de la naissance de Lénine, que le PCC fait paraître en avril 1960 le recueil de trois articles sous le titre « Vive le léninisme ».
Le révisionnisme de Tito est la cible de ces articles. Mais, dans les faits, la critique du révisionnisme est étendue aux idées révisionnistes qui ont apparue et se sont développées au sein du MCI depuis la déclaration de 1957.
Voici quelques idées développées dans ce recueil :
« Lénine a affirmé que l’impérialisme est le capitalisme monopoliste, parasitaire et pourrissant, agonisant, qu’il est le stade suprême du développement du capitalisme et, par conséquent, prélude à la révolution prolétarienne ».
« Dans les conditions historiques de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne, Lénine a fait accéder le marxisme à une étape nouvelle et a montré à toutes les classes et à tous les peuples opprimés la voie par laquelle ils pourraient vraiment se libérer de l’asservissement capitaliste-impérialiste et de la misère ».
« La thèse selon laquelle le léninisme est la continuation et le développement du marxisme révolutionnaire à cette grande époque, et celle selon laquelle le léninisme est la théorie et la politique de la révolution prolétarienne et de la dictature du prolétariat sont… irréfutables ».
Il est aussi rappelé que la Déclaration de 1957 a précisé : « L’influence bourgeoise est la source intérieure du révisionnisme, et la capitulation devant la pression de l’impérialisme en est la cause extérieure ».
Il est affirmé : « Le léninisme est le marxisme de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne ».
Dans le second article daté du 22 avril 1960, une série de déclarations des USA d’octobre 1959 au 20 avril 1960 sont reproduites montrant la vraie nature de la politique de l’impérialisme US. Cet article peut être considéré comme une mise en garde des espoirs ou illusions de la direction soviétique avant la Conférence de Paris prévue en mai 1960.
Mais le PCC souligne que cette question de la guerre et de la paix est complexe, indiquant aussi que, parfois, il faut faire des compromis en fonction du but visé, mais en restant ferme sur les principes.
Et la brochure se termine par un soutien du PCC aux initiatives du PCUS :
« Le gouvernement soviétique a déployé d’immenses efforts en vue d’amener une diminution de la tension internationale et de sauvegarder la paix mondiale. Le Parti communiste, le gouvernement et le peuple chinois apportent un soutien actif aux initiatives de paix prises par le gouvernement soviétique à la tête duquel se trouve le camarade Khrouchtchev en vue de la convocation d’une conférence au Sommet Est-Ouest, du désarmement général et de l’interdiction des essais nucléaires ».
Plus tard, le PCUS publia un jugement négatif sur ce recueil[10] : « En avril 1960, les camarades chinois ont mis à jour leurs divergences avec le mouvement communiste international en publiant un recueil d’articles intitulé « Vive le léninisme ». Ce recueil composé pour l’essentiel de citations tronquées et faussement interprétées de travaux connus de Lénine, contenait des thèses dirigées, au fond, contre les bases de la Déclaration de la Conférence tenue en 1957 à Moscou qui avait été signée, au nom du PCC, par le camarade Mao Tsé-toung, contre la politique léniniste de coexistence pacifique des États aux systèmes sociaux différents, contre la possibilité de prévenir une guerre mondiale à l’époque contemporaine, contre l’utilisation de la voie, aussi bien pacifique que non pacifique, du développement des révolutions socialistes ».
Aggravation des divergences au sein du MCI
Mais un grain de sable grippe la machine des négociations entre les quatre puissances à la Conférence de Paris avec le survol de l’URSS par un avion-espion américain Lockheed U2 le 1er mai 1960, avion abattu par l’URSS. Eisenhower refusa de présenter des excuses pour cet acte de piraterie et la Conférence de Paris en mai 1960 des chefs de gouvernements des quatre puissances, USA, Grande-Bretagne, France et URSS avorta.
Face à cette attitude agressive de l’impérialisme US, soutenu par la Grande-Bretagne et la France, une unité des Partis soviétique et chinois, comme des autres partis frères s’imposait. Le contraire s’est développé !
Le 2 juin 1960, le C.C. du P.C.U.S. envoyait une lettre aux Partis communistes et ouvriers des pays du camp socialiste, leur proposant la convocation, pour la fin du mois de juin, d’une conférence de leurs représentants en vue de « procéder à un échange de vues sur les questions touchant la situation internationale du moment , et de définir pour l’avenir une ligne commune ». Le 7 juin de la même année, nouvelle lettre du C.C. du P.C.U.S. suggérant que la date de la conférence fut fixée au cours d’une rencontre préliminaire devant réunir à Bucarest les représentants des partis communistes et ouvriers des pays socialistes rassemblés dans cette ville pour assister aux travaux du IIIème Congrès du Parti ouvrier roumain.
Peu de temps après, en juin 1960, le Conseil général de la Fédération syndicale mondiale (FSM) tient sa session annuelle à Pékin. Certaines délégations veulent condamner la politique agressive des USA et de Eisenhower, alors que d’autres délégations s’y opposèrent. Deux lignes s’opposaient, cette opposition en était la confirmation au sein de la FSM.
Le Parti du Travail Albanais (PTA) et la lutte contre le révisionnisme dès 1954
Le PTA a exprimé dès 1954 des réserves sur le nouveau cours politique impulsé par Khrouchtchev apparu en URSS à la mort de Staline. Le PTA a fréquenté le Parti communiste de Yougoslavie et Tito très tôt, durant la lutte contre le nazisme et l’occupation allemande et le PTA a très tôt émis des réserves sur la ligne politique du Parti communiste de Yougoslavie.
Ainsi, au cours de cette lutte commune des peuples de Yougoslavie et du peuple albanais contre le nazisme et l’occupation allemande, la question de l’autodétermination des albanais vivant en Yougoslavie avait été convenue, en particulier au Kosovo, serait résolue après la victoire. Cette chose fut refusée par Tito dès 1945 car n’étant pas opportune… Dès la victoire de 45 et jusqu’en 48 avec l’exclusion du Parti communiste de Yougoslavie du Kominform, - La volonté d’inclure l’Albanie dans une fédération des Balkans dirigée par Tito avait été rejetée par le Kominform et fut une des causes de cette exclusion (voir chapitre 1[11]) -la lutte entre le PTA et le PCY fut très vive. Un récit de cette lutte est rapportée par Enver Hoxha dans son rapport présenté le 4 octobre 1948 à la Conférence du Parti de Tirana[12]. Le PTA était aux premières loges pour analyser les transformations économiques opérées en Yougoslavie à partir de 1948, détruisant la dictature du prolétariat mise en place après la victoire de 1945, en particulier avec l’autogestion présentée comme la solution contre le capitalisme d’état imposée par « les dogmatiques et le Kominform ».
Ainsi, en réponse à une demande de Khrouchtchev aux partis frères d'améliorer leurs relations avec la Yougoslavie, un Plénum du CC du PTA[13] du 12 juillet 1954 appelle à ne pas tomber « dans le piège tendu par Khrouchtchev pour réviser la ligne politique du Parti et préparer le terrain en vue d'un changement de la direction. »
Toujours à propos de la Yougoslavie, le 23 mai 1955, le CC du PCUS envoie une lettre au CC du PTA deux jours avant le voyage à Belgrade de Khrouchtchev, exigeant du PTA l'approbation du rejet des résolutions du Kominform de novembre 1949 et de juin 1948 qui mettaient à nu la trahison de la direction yougoslave. Le 25 mai 1955, le CC du PTA répond en rejetant cette demande et affirmant[14] : « le contenu de principe de toutes les résolutions du Kominform relatives à la question yougoslave a été parfaitement juste, à quelque exception d'importance tactique près.»
Le IIIe Congrès du PTA se tient du 25 mai au 3 juin 1956, après le XXème Congrès du PCUS. L’Histoire du PTA, rapporte[15] : « Le IIIe Congrès ne dénonça pas ouvertement les thèses antimarxistes du XXe Congrès. Le Comité central du PTA avait fait connaître à la direction soviétique son opposition et ses réserves au sujet d'un certain nombre de thèses et d'actions de cette dernière. En même temps, la presse du PTA formulait sur ces questions des appréciations différentes, pratiquement opposées à celles du XXe Congrès. Mais le PTA ne pouvait exprimer publiquement à son congrès son opposition aux conclusions du XXe Congrès du PCUS et ses réserves à leur endroit, pour la bonne raison qu'une telle manière d'agir n'eût profité, à l'époque, qu'aux ennemis du communisme, qui avaient déclenché une furieuse attaque contre l'Union soviétique, et contre l'unité du camp socialiste et du mouvement communiste international. […] L'essentiel était que le PTA, à la différence de ce qui se produisit dans plusieurs autres partis communistes et ouvriers, ne fît aucune concession de principe face à la pression du groupe Khrouchtchev et n'adoptât pas comme base de sa propre ligne la ligne révisionniste du XXe Congrès du PCUS. »
A propos des mouvements contre-révolutionnaires en Hongrie et en Pologne, conséquences du XXème Congrès du PCUS, Enver Hoxha à la réunion du Bureau Politique du 3 novembre 1956 fournit une analyse approfondie des contradictions auxquelles sont confrontées ses deux pays socialistes et les réserves des albanais vis-à-vis de Kadar, Imre Nagy et Gomulka[16].
Enver Hosxha présente, le 17 février 1957, un rapport « Sur la situation Internationale et les taches du Parti », rapport visant à unifier le PTA en vue de la Conférence de Novembre 1957 à Moscou. Il présente aussi un récit historique des rapports Albanie/Yougoslavie[17].
Le PTA fournit une analyse de la lutte entre les deux lignes lors de la Conférence des Partis communistes et ouvriers de novembre 1957 à Moscou[18] : « À cette Conférence, le groupe Khrouchtchev, soutenu par des éléments révisionnistes connus, membres des diverses délégations, s'efforça de sanctionner le cours révisionniste du XXe Congrès du PCUS comme la ligne générale du camp socialiste et du mouvement communiste international… E. Hoxha insista pour que fût rejetée leur demande de ne pas définir l'impérialisme américain dans les documents de la Conférence comme l'ennemi principal de la paix et des peuples, et même de ne pas en faire mention du tout. Les khrouchtchéviens […] furent contraints de battre en retraite. Ainsi, les documents approuvés par la Conférence eurent à leur base des principes révolutionnaires du marxisme-léninisme. Contrairement à leurs vœux, la réunion définit le révisionnisme, l'opportunisme de droite, comme le plus grave danger pour le mouvement communiste international. Elle en révéla aussi les sources : à l'intérieur, l'influence des conceptions bourgeoises, à l'extérieur, l'agenouillement face à la pression de l'impérialisme. En même temps qu'elles souscrivaient au contenu révolutionnaire de la déclaration, la délégation du PTA et les autres délégations qui défendaient le marxisme-léninisme consentirent qu'il y subsistât une formulation incorrecte qui définissait le XXe Congrès du PCUS comme inaugurant soi-disant une nouvelle étape dans le mouvement communiste international ».
Sur la base de l’expérience concrète de la ligne politique de Tito et de la Ligue des communistes de Yougoslavie, Enver Hodja dans son rapport[19] au VIIIème Congrès du PTA le 1er octobre 1981 présente une analyse fondamentale du révisionnisme yougoslave :
« Le premier courant du révisionnisme au pouvoir qui se soit fixé pour tâche de miner le socialisme a été le révisionnisme yougoslave, qui est apparu à un moment clé de la lutte entre le socialisme et l’impérialisme. Le révisionnisme yougoslave a des racines profondes. Il n’est pas apparu en 1948 et ne s’est pas manifesté comme une réaction contre le « stalinisme » ni contre une conséquence de l’action du Kominform. Il est le résultat des conceptions bourgeoises qui existaient déjà auparavant dans le Parti communiste de Yougoslavie et qui ne disparurent pas au cours de la lutte de libération nationale ».
La rencontre de Bucarest de juin 1960 :
Un échange de vues sur la situation internationale apparue à la suite du sabotage par les États-Unis de la conférence au sommet des quatre puissances s’avérait nécessaire et utile. Le PCUS voulait organiser une rencontre des seuls représentants des partis communistes et ouvriers des pays socialistes. Le PCC, par contre, estimait qu’il était préférable de convoquer une conférence des représentants de tous les partis communistes et ouvriers du monde et que pour une telle conférence, d’amples préparatifs étaient indispensables pour assurer le succès de cette rencontre internationale. Le PCUS et le PCC ont alors convenu que les représentants des partis présents à Bucarest pour le IIIème Congrès du Parti ouvrier roumain prévu du 20 au 25 juin 1960 pouvaient procéder à un échange préliminaire d’opinions sur la date et le lieu de la réunion.
Dans les faits, parallèlement à la tenue de ce congrès, deux réunions de partis communistes furent organisées les 24 et 26 juin : la Conférence de Bucarest des représentants des partis communistes et ouvriers (51 partis représentés), ainsi que la Conférence des partis communistes et ouvriers des pays socialistes
Cette rencontre de Bucarest fut, dans les faits, le lieu d’affrontements très violents entre les deux lignes au sein du MCI, entre différents partis, principalement les Partis soviétique, chinois, albanais,… En particulier une lettre d’information rédigée par le PCUS lançait une attaque idéologique et politique contre le PCC et demandait une prise de position sur cette question alors que les délégations n’étaient pas mandatées pour cela. Il apparut plus tard que de tous les autres partis du camp socialiste, seuls le PTA, le PCC, le Parti du Travail de Corée et le Parti des travailleurs du Vietnam n’avaient pas été informés qu’une rencontre serait organisée à Bucarest en vue de mettre la Chine en accusation. Cette lettre, distribuée quelques heures seulement avant la réunion projetée, était un réquisitoire du PCUS contre les positions du PCC et visait à obtenir une condamnation des positions du PCC. La délégation du PTA refusa de discuter du contenu de cette lettre sortant du cadre de la réunion, cela lui valut de la part de Khrouchtchev et consorts, furieux de cet acte de hardiesse manifeste, la critique d'"acte de rébellion". En dépit de ses efforts obstinés, la direction soviétique ne réussit pas, à la Rencontre de Bucarest, à atteindre son but. Il y fut décidé de convoquer pour le mois de novembre 1960 une conférence régulière de tous les partis communistes et ouvriers du monde.
Prenant en considération la situation générale, la délégation du PCC signa le communiqué de la rencontre (il ne nous a pas été possible de trouver le contenu de ce communiqué). Par contre la délégation du PCC distribua aux délégations une déclaration écrite dont il nous sera possible de prendre connaissance en 1963 lors du débat public. Cette déclaration[20] indique, entre autres :
· « l’explication que donne ce projet des diverses thèses marxistes-léninistes contenues dans la Déclaration de Moscou est inexacte et unilatérale. Par ailleurs, ce projet n’a pas pris position sur les différents problèmes importants de la situation internationale et n’a soufflé mot du révisionnisme moderne – principal danger au sein du mouvement ouvrier international ; c’est là une erreur. Par conséquent, nous ne pouvons pas accepter ce projet ».
· « Il existe entre le camarade Khrouchtchev et nous des divergences sur une série de principes fondamentaux du marxisme-léninisme… L’avenir du mouvement communiste international dépend des exigences et de la lutte des peuples, de même que de la direction assurée par le marxisme-léninisme, il ne dépendra jamais de la baguette de qui que ce soit… Notre Parti croit et obéit seulement à la vérité du marxisme-léninisme, et ne s’inclinera jamais devant les points de vue erronés, contraire au marxisme-léninisme ».
La situation au sein du MCI à la veille de la Conférence de Moscou de novembre 1960
Après cette rencontre de Bucarest, les relations entre les Partis soviétique et chinois se dégradent fortement. Les divergences idéologiques débordent au domaine des rapports entre États. Ainsi en juillet 1960, le gouvernement soviétique décida brusquement et de façon unilatérale de retirer en un mois tous les experts soviétiques travaillant en Chine, déchirant ainsi plusieurs centaines d’accords et de contrats.
Une lutte intense se développa dans les rangs du mouvement communiste international autour de la convocation de la Conférence des Représentants des Partis communistes et ouvriers.
Des échanges de lettres entre le PCUS et le PCC précisent les positions idéologiques et politiques de ces deux partis, positions exposées ainsi à l’ensemble des Partis communistes et ouvriers. Ainsi, face à l’action décidée par le PCUS de durcir la lutte quitte à ce que le débat débouche sur une scission au sein du MCI, le PCC adressa au PCUS le 10 septembre 1960 une « Proposition en cinq points pour le règlement des divergences et la réalisation de l’unité contenue dans la réponse du comité central du PCC à la lettre d’information du comité central du PCUS »[21].
Une Commission de Rédaction où siégeaient les représentants de 26 partis frères, dont les douze partis au pouvoir, fut constituée, commission chargée de préparer les documents pour la conférence. Cette commission travailla durant les mois d’octobre et novembre 1960 et fut un lieu d’affrontements entre les deux lignes, ce que nous discuterons dans le prochain chapitre.
Comment mener cette lutte ? Des différences apparurent entre le PCC et le PTA. Ainsi, dans une lettre du 13 octobre 1960 à Hysni Kapo conduisant à Moscou la délégation du PTA, Enver Hoxha écrit[22] : « Nous sommes pour aller jusqu'au fond des choses. […] Un révisionniste convaincu ne change pas de voie. […] Un compromis avec eux ne servirait pas notre cause. » Le texte intégral de cette lettre, parue auparavant avec des coupures afin de ne pas rendre publiques les divergences avec le PC chinois, est publié dans le vol. III des Œuvres choisies d'E. Hoxha. On peut y lire : « Les Chinois ne sont pas pour aller au fond des choses, […] ils sont pour "qu'on arrange ce qui peut être arrangé, le reste, le temps l'arrangera". […] J'estime que les discours de Teng Siao-ping en commission témoignent d'une recherche de compromis avec les révisionnistes soviétiques : que ceux-ci retirent leurs accusations […] et nous, nous ne les attaquerons plus ni ne les démasquerons jusqu'au bout. » (p. 70-71.)
Dans cette atmosphère en novembre 1960 se tint à Moscou la Conférence des Représentants des 81 Partis communistes et ouvriers.
Le PCF durant cette période
Le XIVème Congrès du PCF s’était tenu les 18-21 juillet 1956, quelques mois après le XXème Congrès du PCUS. Un an et demi après la Conférence de Moscou de 1957, et peu de temps après la tenue du XXIème Congrès du PCUS, se tient le XVème Congrès du PCF du 24 au 28 juin 1959.
Entre les deux congrès, un évènement important est survenu en France, le coup d’État du 13 mai 1958 débouchant sur la désignation de De Gaulle comme président du Conseil et investi des pleins pouvoirs, l’adoption par référendum le 4 octobre 1958 d’une nouvelle constitution instaurant la Vème République, et l’élection de De Gaulle à la Présidence de la République.
Les thèses adoptées au XVème Congrès du PCF, tout en soulignant l’action des monopoles dans ce changement de gouvernance de la France, dénoncent « l’avènement du pouvoir personnel et la menace du fascisme ». Caractériser le pouvoir de la France capitaliste en 1958 de « pouvoir personnel » est un non-sens du point de vue marxiste et ne permet en rien d’analyser les objectifs de la bourgeoisie expliquant les modifications de la forme de ce pouvoir.
La thèse 2 indique : « La période écoulée depuis le XIVème Congrès a été marquée, en France, par la destruction des institutions et des formes traditionnelles de la démocratie bourgeoise et par l’avènement d’un régime présidentiel orienté vers la dictature personnelle et ouvrant la voie au fascisme ».
La thèse 3, conclue, sans être à une contradiction près à propos du pouvoir personnel, « Avec De Gaulle et son gouvernement, l’État est plus complètement que jamais aux mains de la haute banque et des monopoles ».
La thèse 12, commence l’analyse de la situation internationale en reprenant l’analyse du XXIème Congrès du PCUS soulignant « le bilan des victoires du socialisme, bilan qui démontre la supériorité du régime nouveau et son inéluctable triomphe dans la compétition pacifique avec le capitalisme ».
La thèse 13 aborde la situation en Chine pour souligner les progrès économiques. Il est ajouté : « Elle [la Chine] montre qu’un pays auquel la domination impérialiste avait imposé le maintien de ses structures féodales, peut passer au socialisme sans connaître l’étape du capitalisme ». Cela est superficiel et faux ! En Chine, pays semi-féodal et semi-colonial, la révolution démocratique bourgeoise a été dirigée, conduite par un Parti communiste prenant comme boussole le marxisme-léninisme et unissant sous la direction du prolétariat les paysans pauvres et moyens pauvres. Au lendemain de la victoire de la révolution le 1er octobre 1949, le Parti communiste a dirigé la révolution socialiste selon le principe de la révolution continue déjà avancé par Marx et Engels dans Le Manifeste. Sans parti communiste, sans dictature du prolétariat, un pays dominé ne peut passer au socialisme. Cette erreur très grave explique le soutien de l’URSS à des mouvements populaires principalement dans les pays arabes durant les années 50 et 60.
La thèse 16 traite de « la crise générale du système colonial [qui] affecte particulièrement la grande bourgeoisie française ». Cette thèse constate : « les gouvernants de notre pays se montrent incapables de régler ces problèmes dans l’intérêt réciproque de la France et des peuples qui aspirent à se libérer ». Cette idée réformiste d’un intérêt commun entre un pays colonial et un pays colonisé est un poison imbibant profondément toute la gauche française et le PCF en particulier.
La thèse 24 justifie le « tout n’est pas possible » durant le Front Populaire de 1936 » : « Au temps du Front Populaire, loin de tenter d’aller au-delà des objectifs fixés en commun avec leurs alliés, les communistes n’hésitèrent pas à dire, quand c’était nécessaire : tout n’est pas possible ». Tout n’est pas possible alors que le mouvement ouvrier, le mouvement populaire voulait justement aller plus loin, ayant pris conscience de leurs forces au cours du mouvement de grève et grandes manifestations.
Et à la libération, alors que le mouvement ouvrier et le mouvement populaire étaient très forts, forces démontrées par la résistance, alors que le PCF avait gagné une reconnaissance au sein du peuple français grâce à son rôle dans la résistance, cette thèse 24 explique : « A la Libération, loin de tenter de dépasser les engagements pris en commun, les communistes ont appelé à la production, à l’effort pour le relèvement de la France, au respect de la légalité républicaine avec la dissolution des milices patriotiques , à l’unité de l’armée par l’intégration des FTP et des FFI en vue d’une participation plus active de la France à la lutte pour la victoire commune sur le fascisme ».
A ce niveau là, cette ligne politique est celle d’un parti social-démocrate ayant totalement tourné le dos à a révolution socialiste.
La thèse 25, reprend la position du PCUS sur la période présente : « L’exemple de l’Union soviétique qui, après avoir édifié le socialisme, passe à la construction du communisme sur un large front ».
La thèse 26 reprend la déclaration de Thorez sur le passage pacifique au socialisme de 1946 et souligne : « Au Comité central d’octobre 1958, Maurice Thorez a rappelé que ces perspectives demeuraient et que le Parti communiste français ne renonçait nullement à l’éventualité d’un passage au socialisme par des voies pacifiques, y compris par l’utilisation d’un Parlement démocratique ». La ligne politique défendue par le PCF lors de la Conférence de Moscou de 1960 est claire.
La thèse 28 approfondit ces positions révisionnistes et précise : « La tâche capitale à accomplir est la restauration et la rénovation de la démocratie en France. Dans notre pays, de vieille tradition démocratique, le Parlement peut jouer un grand rôle ».
Il est question de « restauration, de rénovation de la démocratie ». Quand donc cette fameuse démocratie bourgeoise était-elle si enviable, si magnifique ? Est-ce ainsi que la démocratie bourgeoise sera démystifiée aux yeux des travailleurs ?
La thèse 43, sur le plan international, dresse une critique de la Ligue des Communistes yougoslaves qui a rejeté les efforts des Partis communistes en 1957 en vue de résoudre les divergences, et souligne : « la Ligue a élaboré un programme en opposition ouverte avec celle des Partis frères ». Mais la direction yougoslave n’est pas considérée comme traître à la classe ouvrière et le PCF laisse la porte ouverte car « les rapports entre la Ligue et notre Parti ne peuvent dépendre que de l’attitude des dirigeants yougoslaves, la nôtre ne cessant de s’inspirer des principes constants du mouvement ouvrier international ».
Les remous au sein du Parti Communiste Français à propos de l’attitude vis-à-vis des USA en 1959 :
Dans cette période caractérisée par des amabilités de Khrouchtchev en direction d’Eisenhower, ce dernier a visité Paris en septembre 1959. Une partie des élus communistes de la Région parisienne, conseillers municipaux et conseillers régionaux, fermes sur leurs positions communistes, n’avaient pas assisté à la réception donnée en l’honneur de la visite d’Eisenhower. Thorez les critiqua vivement à la session plénière du Comité central peu de temps après: « il faut dire que nous avons considéré comme une faute de ne pas avoir assisté complètement à la réception d’Eisenhower à l’Hôtel de Ville malgré la décision du Bureau politique qui avait voulu que les élus de la région parisienne, conseillers municipaux et conseillers régionaux soient présents. C’était une position erronée. Je l’ai critiquée également dès mon retour. Je veux redire que le Bureau politique avait pris une juste décision, mais qu’il n’a pas su en assurer l’application » (l’Humanité, 11 novembre 1959).
[13]Histoire du PTA, 2ème édition, Tirana, 1982, p. 305.
[14]Histoire du PTA, 2ème édition, Tirana, 1982, p.307
[20]https://materialisme-dialectique.com/parti-communiste-de-chine-declaration-a-la-rencontre-de-bucarest-des-partis-freres-1960/ (Voir aussi : Débat sur la ligne générale du MCI, éditions en langues étrangères, Pékin, 1965, Annexe II, page 116).