N° 970 25/03/2026 A la fin des années 90, Je me souviens que nous étudiions des signes inquiétants de désindustrialisation. En France notamment à partir de statistiques des effectifs dans l'industrie manufacturière. Aujourd'hui l'actualité serait en France à la réindustrialisation et en Allemagne à la lutte contre la désindustrialisation.
Il y aurait comme un soudain réveil face à ce phénomène de disparition de l'industrie dans l'horizon européen, alors que la doxa présentait la tertiarisation des activités économiques comme la marque du développement souhaitable. Il était même question d'une société post industrielle. Mais finalement, Il ne s'agissait, dans les esprits surtout, d'un changement de la composition sociale du monde du travail, la tertiarisation rimant avec le triomphe des classes moyennes.
Ainsi dans notre pays, l'usine et ses ouvriers disparaîtraient de notre horizon social.
Le livre « La France sous nos yeux » de Fourquet et Cassely donne une image glaçante de cet horizon.
La situation de nos industries, dont nous avons tracé un rapide historique de leur abandon dans la brochure, procède d’une décision mûrement réfléchie du capitalisme à base française. L'industrie française emploie 2 salariés hors frontière pour 3 dans l'Hexagone et pourtant le ratio italien serait plutôt de 1 pour 4 et l'allemand de 3 pour 8. L'industrie française n'a pas forcément disparu, elle est ailleurs. Le capitalisme n'a pas de patrie, mais un objectif : lui-même et sa reproduction, sociale et économique, par l'accumulation, autrement dit, veiller en permanence à dégager le profit maximum.
Aussi, le capital n'hésite pas à s'expatrier lorsqu'il peut disposer d'une quantité de travail moins onéreuse tel fut le cas, en particulier, lors de l'ouverture au marché des anciennes Républiques socialistes d'Europe centrale et orientale. Cette analyse serait taxée de caricaturale par certains, pour autant, le mouvement de mondialisation des échanges, de la division internationale des processus de production, de la libéralisation des mouvements des capitaux convergent bien vers l'objectif de valoriser au mieux le capital. Et si la population ouvrière a explosé dans le sud global, c'est bien l'effet de la course à l'accumulation dans des régions jugées propices par le capital.
En un sens, s'interroger sur la désindustrialisation sans analyser les stratégies du capital ne permettra pas de trouver une solution. Bien sûr, ses représentants se lamentent depuis des décennies au sujet du coût du travail, à les entendre, les cotisations sociales expliqueraient la désindustrialisation, Il existe même des petits patrons qui en accusent la CGT. Mais en creux, ces affirmations confirment l'analyse basée sur une approche marxiste.
Le patron d’Alcatel avait lancé l'idée de l'entreprise sans usine. Il s'agissait de séparer organiquement, d'un côté la conception et l'innovation en bureau d'études, de l'autre la fabrication. Dans cet imaginaire industriel, la plus-value se concentrait dans le domaine de la matière grise. De fait, ce modèle a été mis en œuvre par des entreprises de biens de consommation courante pour lesquelles le coût de fabrication représente une infime part du coût total, essentiellement concentré dans la conception et la promotion.
Dans le même ordre d'idées, au sommet de Lisbonne, les chefs de gouvernement de l'Union européenne ont décidé de développer une économie de croissance basée sur l'innovation et le savoir. 20 ans après, l'union européenne peine à suivre le rythme imposé par l'industrie chinoise. Bref, les gouvernements européens se sont persuadés de leur conte, ignorant superbement les effets de la financiarisation de l'économie occidentale qu’ils ont encouragée, se traduisant par une recherche de rentabilité à plus court terme et de circulation de capital accéléré. Ce type de rentabilité ne se réalise pas dans une usine européenne.
Aujourd'hui, paradoxalement, le président de la République française en appelle à l'investissement chinois en France, alors que les grandes entreprises à base française ont exporté leurs capitaux afin d’investir ailleurs.
Aujourd'hui, le réveil des anciennes puissances industrielles est douloureux : La Chine concentre près d'un tiers de la production manufacturière mondiale, tandis que L'Union européenne et les États-Unis d'Amérique en représentent entre 15% à 17%. Les inquiétudes concernant l'industrie, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, ont trait à cette supériorité chinoise dans de nombreux secteurs stratégiques. Il s'agit là du véritable sous bassement de la rivalité entre occidentaux et la Chine maîtrisant savoir et savoir-faire.
Le capitalisme à base occidentale bute sur une situation contradictoire : dans l'arbitrage mondial du travail, selon les termes de John Smith dans son livre l'impérialisme au 21e siècle. Il a choisi de valoriser son capital industriel dans le sud où la main d'œuvre industrielle est passée en 40 ans entre 1950 et 1990 de 70 à 541 millions de personnes. La valeur produite au sud est transférée au nord dans laquelle elle est redistribuée, en particulier aux salariés du tertiaire du nord, du logisticien au directeur de supermarché.
Aujourd’hui, il est confronté à une rivalité chinoise mais aussi indienne et les conditions d’extraction de valeur ne sont plus aussi favorables avec une complexification des chaînes d’approvisionnement et donc de valeurs qui les rendent difficiles à maîtriser.
Si vous me permettez l'expression, la mondialisation paraît avoir moins de charme aux yeux du capital à base occidentale, ce qui explique, en partie, la politique douanière états-uniennes dont l'objectif premier est bel et bien de favoriser la réindustrialisation des États-Unis.
Surgit aussi peut-être, l’idée comme quoi la puissance du capital ne repose pas sur sa capacité à faire de l’argent avec de l’argent, jugée ironiquement par Marx, et que finalement tout ne peut pas reposer sur une montagne de dettes, une des pierres angulaires du PIB des États-Unis.
Pour autant, le retour au pays se fera aux conditions du capital. Par exemple, en France, le patronat et ses relais politiques fustigent depuis des lustres le modèle social issu de 1946 (du moins ce qu’il en reste) qui explique la délocalisation d’hier et empêche la réindustrialisation aujourd’hui. Mais en vérité, la préoccupation est de ne pas reconstruire des « bastions ouvriers » qu’ils se sont appliqués à démolir.
Dans l’actualité dernière, la Commission européenne et les chefs de gouvernement ont décidé de lancer un programme « made in Europe » destiné à revitaliser le tissu industriel de l’Union européenne. Cette urgence est sans doute liée aussi au programme d’armement butant peut-être sur quelque goulot d’étranglement industriel (plus d’accès à l’acier russe par exemple). En tout cas, à cette occasion, est apparue une querelle franco-allemande, car les autorités allemandes prônent plutôt un « made with Europe » certes les industriels allemands ont pris avec un léger retard le chemin de la délocalisation par rapport à leurs homologues français et ne voudraient pas être coupés dans leur élan…
Dans une perspective de changement de société, il paraît indispensable de réindustrialiser notre pays. Il s’agit bien de construire avec l’industrie une réelle souveraineté politique, ce qui n’empêche pas par ailleurs des coopérations. Cette perspective nécessite également en amont à penser à la formation et à la recherche, domaine aujourd’hui sacrifié ou plutôt géré en mode projet.
Un travail de pédagogie est nécessaire afin d’expliquer que le lien social, les services et même les nouvelles technologies de l’information ne vont pas remplacer « la marchandise ». L’industrie procure le sous-bassement matériel à toutes les activités humaines. C’est dire aussi le pouvoir potentiel de ceux qui œuvrent à cette mission essentielle. Aussi, la réindustrialisation déjà élargira cette base au niveau national. Ensuite, l’actualité serait de retravailler à la conscience de classes afin de pousser à une révolution sociale de sortie du capitalisme.




