N° 999 14/10/2026 Le film de Yuval Abraham et Rachel Szor, Naza a été projeté dans les salles de cinéma en France les 12 et 13 octobre. Il a recueilli un immense succès, les spectateurs ont été fort nombreux. A cette occasion, le journal L’Humanité a consacré pas moins de cinq articles au film, se plaçant, pour l’essentiel, du point de vue de l’intérieur de l’État colonial sioniste. Le Parti Révolutionnaire Communistes a pour seul souci la libération nationale de la Palestine, de la mer au Jourdain. C’est donc à cette aune que nous étudierons la démarche de L’Humanité et le phénomène de la sortie du film dans notre pays et du monde qui s’est déplacé pour le visionner.
L’article présentant le film, signé de Michaël Mélinard, est à la fois dithyrambique à propos de l’opus et parsemé de tous les poncifs connus désormais par cœur concernant la guerre coloniale et de libération nationale en Palestine. Pour les poncifs, cet extrait de phrase les résume parfaitement : « victimes de la guerre lancée par le gouvernement de Benyamin Netanyahou pour éradiquer le Hamas, à la suite des massacres et prises d’otages du 7 octobre 2023. ». Ce passage aurait pu être écrit dans n’importe quel journal qui ne soit pas défenseur acharné de Netanyahu. Le temps où les militants du PCF scandaient « Fermez la télé ! Lisez L’Humanité ! » est bel et bien révolu. La guerre n’est pas qualifiée de coloniale, elle est le seul fait du gouvernement Netanyahu et non du sionisme, d’ailleurs les mots « sionisme » et « colonisation » ne figurent pas dans l’article. L’intention prêtée à Netanyahu est d’éradiquer le Hamas, et non les Palestiniens, ceci justifie le point de vue des auteurs du film, évoquant les morts palestiniens comme des dommages collatéraux et non comme la cible de l’entité coloniale sioniste et de son armée d’occupation. L’utilisation, trois ans après, du mot Hamas et non de la Résistance palestinienne signifie peut-être que le journaliste ne sait pas que cinq organisations armées palestiniennes ont participé à l’opération « Déluge d’Al-Aqsa », ou plutôt, ne veut-il pas le savoir. Enfin, la présentation de l’opération est conforme à l’idéologie dominante : massacres et prises d’otage.
Quant aux louanges pour Naza, nous sommes servis : « Naza est une déflagration. […] C’est avant tout un acte de résistance artistique en même temps qu’un travail de recueil de témoignages inouïs. Inouïs parce qu’ils concernent l’armée autoproclamée la plus morale du monde. Inouïs parce qu’ils éclairent les coulisses d’un génocide. Inouïs parce qu’ils montrent comment, sous couvert de lutte contre un groupe terroriste, les autorités israéliennes ont orchestré l’exécution de civils et parmi eux, de nombreux enfants. ». L’utilisation du qualificatif « inouï » est significative du rôle que les auteurs et les thuriféraires du film veulent voir jouer à cette œuvre. Étymologiquement, « inouï signifie » : qui n’a pas été entendu auparavant. Mélinard nous vend du réchauffé pour un plat original. Nous le savons depuis belle lurette, l’entité coloniale sioniste, et non les seules autorités « israéliennes » ont orchestré non pas l’exécution mais l’assassinat collectif de civils. A ce sujet, rien n’est dit sur le point de vue restreint du film, parle uniquement des victimes d’opérations ciblées et non des bombardements à l’aveugle ni des « doubles frappes » où l’on revient pour frapper les sauveteurs. A mots à peine couverts, Naza est présenté comme un événement nous informant de choses que nous ne saurions pas. Pour nous qui avons lu les écrits des Palestiniens de Gaza, vu leurs images et leurs vidéos, cette vision colonialiste où la parole du colon est seule prise en compte, a quelque chose de repoussant et de profondément inhumain.
La seconde partie de l’article aborde les détails sur le contenu du film. On y évoque : « les explications, les aveux, les justifications ou les regrets exprimés par ces 24 militaires ou membres des services de renseignements », ceux-ci « confirment le peu de cas fait de l’humain. ». Nous avions donc besoin d’une confirmation ? Et, plus loin : « On est pris de sidération quand les témoins reconnaissent l’utilisation létale de l’IA. ». Comme si on ne le savait pas, comme si leur confirmation était essentielle pour croire cette réalité. Et, dans la façon de parler de « la mise sur écoute du téléphone d’enfants de membres présumés du Hamas », le meurtre des enfants est illégitime on le sent, mais que celui des membres présumés serait licite. L’Humanité ne défend pas les combattants de la libération nationale de la Palestine, mais se contente de mettre sur le même plan des belligérants aux torts partagés. Enfin la mise sur le même plan des colonisés et des colonisateurs se confirme : « L’intérêt du film réside aussi dans la mise en perspective de ces discours. Ni le 7-Octobre ni le génocide de Gaza ne sont occultés ». Mélinard nous rassure, Yuval Abraham, en 2024, a recraché les mensonges de la propagande sioniste à propos des soi-disant viols de masse, il n’a pas oublié le 7 octobre, et confirme implicitement que, pour L’Humanité, on ne saurait parler du génocide sans aussi aborder le 7 octobre du point de vue des colons, donc une catastrophe et non un acte de Résistance.
Nous avons ensuite trois articles analysant l’impact du film sur la société de l’entité coloniale sioniste, dont deux entretiens. Dans le premier, Pierre Barbancey, journaliste depuis longtemps spécialiste du Proche Orient pour L’Humanité, interroge Gadi Algazi, historien vivant à Tel Aviv. Il fait du personnage, en début d’article cette présentation: « Gadi Algazi est professeur d’histoire à l’université de Tel-Aviv et cofondateur de l’association judéo-arabe Taayoush (Vivre ensemble), qui allie actions pacifiques et réflexions afin de lutter contre les escalades de violence en Israël et en Palestine. Il a été emprisonné pendant dix mois pour avoir refusé de servir dans les territoires occupés en 1979. Il a été l’un des premiers de ceux qu’on appelle maintenant les refuzniks et, à l’époque, a été libéré de prison grâce à une campagne citoyenne en sa faveur. ». Il s’agit, bien entendu de présenter cette personne, vivant au sein de l’entité sioniste, comme un pacifiste et un antisioniste, ce qu’il est peut-être. Mais, le plus important dans cet extrait est que Pierre Barbancey écrit : « en Israël et en Palestine », ce qui signifie qu’il est favorable au maintien de l’État colonial sioniste et non à la libération nationale de toute la Palestine.
Interrogé sur l’impact du film dans l’entité coloniale sioniste, notamment sur les nombreuses critiques de gens n’ayant pas vu le film, Gilad Algazi répond : « La plupart des Israéliens – y compris ceux qui se pensent libéraux et les journalistes sérieux – ont simplement ignoré les enquêtes approfondies publiées dans Local Call, The Guardian, The New York Times et ailleurs. Ils ont ignoré les importantes révélations de Yuval Abraham lui-même, qui sont en partie documentées dans Naza. Ils ont demandé des preuves supplémentaires comme si ces enquêtes n’avaient jamais été publiées, alors même qu’elles n’ont jamais été falsifiées ni démenties par l’armée. Pour moi, cela signifie qu’il ne faut pas sous-estimer le pouvoir du cinéma, même aujourd’hui, pour affronter le déni collectif. ». L’entretien est comme un écho à Naza. Dans les deux, nous avons seulement le point de vue des gens de l’entité coloniale et ce qu’exprime Algazi le montre bien. Il ne parle pas de l’immense documentation des crimes de l’armée d’occupation par les Palestiniens de Gaza. Pour lui, cela n’existe pas. Il y a uniquement les media occidentaux ou le citoyen sioniste Yuval Abraham pouvant enquêter sur les massacres de l’armée d’occupation et la guerre coloniale.
Le point de vue de Gilad Algazi sur l’état de la société coloniale sioniste est celui-ci : « comme dans d’autres sociétés impliquées dans des crimes coloniaux et des guerres de destruction, le déni est omniprésent, et le film menaçait de le saper. ». Il en fait une analyse et une description très juste : « D’abord, le déni est lié à une combinaison de peur et de suprémacisme. La peur populaire existe bel et bien, elle n’est pas simplement fabriquée et exploitée par le gouvernement ; elle est authentique, mêlée aux souvenirs du 7-Octobre, et elle sert à rendre les gens insensibles aux destructions massives provoquées à Gaza et ailleurs par l’État israélien. C’est un cas typique de mémoire sélective dans des sociétés qui ne pleurent que leurs propres victimes. Mais c’est là qu’intervient l’autre aspect : la peur se combine au racisme et au suprémacisme, à l’attachement des Israéliens à l’image des gens « civilisés » et vertueux – encore une fois, un classique des sociétés coloniales. Dans cette logique, les barbares sont toujours à l’extérieur, ce sont les autres. ». La question qui se pose est : la machine décrite par Algazi est-elle bien le déni ? Bien sûr les colons sionistes sont formatés, un nombre important doit refuser d’envisager les crimes de l’armée d’occupation. Mais beaucoup, aussi, connaissent parfaitement la vérité de tout cela et n’en ont cure. Le reproche fait à Naza par les sionistes n’est pas de casser l’omerta, il suffit d’entendre Ben Gvir, Netanyahu lui-même ou certains animateurs des TV pour savoir que ces choses peuvent se dire. Mais dans un cadre unique, celui de l’entité coloniale sioniste. Le film, comme la procureure ayant révélé les viols perpétrés par les soldats sur les Palestiniens, met à mal l’image internationale de l’État colonial sioniste. Pour les sionistes, qu’ils assument les massacres ou pas, Naza n’est pas une opération de sape du déni, mais une trahison. Cette question, sous cette forme-là, n’est pas abordée dans l’entretien.
Le second entretien est mené avec le sociologue Avishai Ehrlich, ainsi présenté : « Avishai Ehrlich est professeur honoraire de sociologie politique au Collège académique de Tel Aviv-Jaffa. Il est spécialisé dans les conflits comparés prolongés et a également enseigné à l’Université Middlesex-de-Londres, à l’Université York de Toronto, à l’Université de Tel Aviv et à l’Université de Nicosie. Il est particulièrement actif au sein de la gauche antisioniste en Israël. ». La discussion tourne essentiellement autour de l’attitude des chefs de l’armée. Ehrlich nous dit sans ambages le réel : « Depuis le début de la guerre, l’armée a adopté une position claire : elle ne souhaite pas que des journalistes photographient ses opérations ou soient présents à ses côtés sur le terrain. Ce n’est donc pas nouveau. L’armée n’aime pas que l’on voie ce qu’elle fait. Elle a refusé ce droit aux journalistes palestiniens de Gaza, dont beaucoup ont été tués tout comme elle a interdit aux journalistes israéliens de se déplacer avec les troupes. Elle a aussi empêché la presse étrangère de se rendre dans les zones de combat. L’armée dispose de son propre porte-parole ; c’est par son intermédiaire qu’elle communique les informations ou relate les événements. C’est ainsi qu’ils contrôlent l’information et empêchent le public de voir ce qu’ils font. ». Même s’il ne s’agit pas là d’une révélation, mais plutôt d’une évidence, il est important que ce constat soit posé sur la table. Ne serait-ce que pour aider les lecteurs de L’Humanité à mieux appréhender le rôle d’Olivier Rafowicz, porte-parole de l’armée d’occupation sioniste sur nos antennes.
Ensuite, Avishai Ehrlich donne son analyse en répondant à la question sur les raisons de la peur du film qu’aurait l’armée coloniale : « Le film interroge : la guerre menée par Israël n’est-elle pas devenue un crime au regard du droit international. La question est cruciale pour l’armée israélienne car celle-ci s’appuie sur ses relations avec des armées et des États extérieurs. C’est une armée moderne et très technologique. Elle s’entraîne avec les Américains, elle travaille avec les Britanniques, avec les Français, avec tout le monde. […] La position d’Israël en Europe et aux États-Unis dépend dans une large mesure du fait qu’Israël ne soit pas traduit devant le tribunal international de La Haye, pas contesté comme étant illégal. ». Ce point de vue montre une grande illusion quant aux instances internationales et au mythique « droit international », mais surtout, il occulte ou ne comprend pas les véritables raisons du lien entre l’entité coloniale sioniste et les puissances impérialistes occidentales, ce lien faiant qu’au cas fort improbable où Netanyahu serait condamné, les impérialistes occidentaux feraient comme si de rien n’était. Le rôle des impérialistes occidentaux dans la création de l’entité sioniste, leur État tampon, leur citadelle et leur tour de contrôle au Proche Orient, le soutien sans réserve qui a suivi, la participation active de leurs multinationales à la colonisation de la Palestine, tout cela va à l’encontre des affirmations d’Ehrlich.
Pour en terminer avec Avishai Ehrlich, voici deux autres extraits de ses réponses : « Cela soulève une question très importante, non seulement pour les Israéliens, mais aussi pour les autres armées. Est-ce que les lois internationales, telles qu’elles existent actuellement, sont vraiment respectées notamment avec les bombardements américains en Iran ? Sont-ils conformes au droit international de la guerre ? Non. », et, plus loin : « Cela remet en question l’idée selon laquelle les dirigeants israéliens font la guerre pour se défendre, car la seule solution qu’ils voient est d’expulser toute la population palestinienne. Par ailleurs, ils ne peuvent plus se réfugier derrière l’idée selon laquelle cette armée respecte le droit international. » ; tout cela est accompagné de l’habituelle critique de Trump s’en prenant pêle-mêle à l’ONU, la CPI et au fameux « droit international ». Rappelons-le, le droit international c’est le droit de l’impérialisme occidental, et particulièrement de l’impérialisme US. Les règles en ont été fixées en 1991, 1992 et après par Bush père et Clinton au nom de leurs multinationales. Ces règles, pour l’essentiel, ne sont pas les mêmes pour tous, il en existe auxquelles les occidentaux seuls peuvent se soustraire, mais que les autres pays doivent appliquer à la lettre. Les multinationales US via leur fondé de pouvoir Trump ont décidé que le vernis de la « démocratie » et du « droit international » était usé et qu’il pouvait sauter. Quant à la CPI, elle n’a pas été créée pour juger des dirigeants du prolongement organique de l’impérialisme occidental. Trump lui rappelle quelle mission était la sienne quand elle fut portée sur les fonts baptismaux. En réalité, les dirigeants sionistes ou US, et même occidentaux en général se moquent éperdument du droit. Et si la rhétorique « Israël se défend » est usée, il reste celle, beaucoup plus utilisée depuis quelques temps par les dirigeants sionistes de la pointe avancée de la lutte de la civilisation contre la barbarie, le vieux credo colonialiste au nom des soi-disant valeurs de l’Occident capitaliste, les « Droits de l’Homme » de Voltaire.
L’Humanité fait donc le choix de tenter de mesurer l’impact de Naza sur ce qu’il est de bon ton d’appeler la « société israélienne », le cloaque dans lequel se meuvent les sionistes. C’est évidemment un choix politique de focaliser sur l’entité sioniste alors qu’il est évident, à la lecture même des entretiens et d’un article de Pierre Barbancey dont nous n’avons pas parlé, que le film n’aura aucun impact sur les colons sionistes. Le film n’est pas destiné à ce public, mais à la « gauche » des États impérialistes occidentaux, européens surtout. Il est destiné à ceux dont l’imprégnation par l’idéologie coloniale fait qu’ils n’ont pas voulu ou pas pu croire les dires des Palestiniens de Gaza, ce dont ils témoignaient et fournissaient les preuves, mais voulant bien croire à partir du moment où ce sont les assassins de l’État « démocratique » sioniste qui le dise, plus encore dans un film réalisé par des « sionistes de gauche ». La mise en scène anonyme des acteurs permet de les faire passer pour courageux, de les humaniser, finalement. Et, à aucun moment on n’y entend le point de vue des Palestiniens. C’est donc tout à fait adapté à ceux parlant de paix sans évoquer la question coloniale ou encore à ceux qui expliquent aux Palestiniens comment résister ou encore à ceux ne voulant pas entendre parler de la lutte armée, parce que le Hamas…
Le flot important des spectateurs de Naza se retrouvera-t-il dans les rassemblements ou manifestations de solidarité avec la Palestine libre ? Il est permis d’en douter. Dans le dernier article de L’Humanité évoquant la distribution du film et le rôle trouble de MK qui le diffuse, une directrice de cinéma d’art et d’essai a cette répartie : « C’est quand même problématique que ce film soit quasiment, je n’ose dire vendu comme un produit, mais utilisé pour faire un coup. C’est un peu inquiétant par rapport à ce que représente ce film politiquement. ». S’il y a une opération commerciale, le « coup » est surtout politique. Il s’agit de drainer les gens vers un film ne remettant pas en cause l’entité coloniale sioniste, donnant à penser qu’une partie des sionistes serait fréquentable, et rendant nécessaire le biais énorme de la parole des sionistes pour croire ce que l’on sait depuis trois ans et même depuis bien plus longtemps sur la nature du régime sioniste. La vision du film Naza permet justement d’occulter. Et c’est sans prix pour les idéologues de l’impérialisme français. Le nombre important de spectateurs qu’aura eu Naza en deux jours n’aura aucun impact sur l’importance du mouvement de solidarité avec la libération de la Palestine. Il permet, au contraire, de mesurer l’importance du nombre de ceux qui ne le rejoindront pas, prisonniers qu’ils sont de l’idéologie coloniale. Si l’on compare simplement avec le nombre de spectateurs de La voix de Hind Rajab ou Palestine 36 ou encore L’affaire Abdallah ou de toute autre réalisation de cinéaste ou vidéaste palestinien, on comprend vite le hiatus et pourquoi ces films n’ont pas bénéficié de la même promotion et la même large diffusion que celui de Yuval Abraham et Rachel Szor.
Cette foule nombreuse qui est allé voir Naza a, qu’elle le veuille ou non, participé à une opération d’envergure pour occulter la colonisation et écarter le point de vue des Palestiniens, sans remettre en cause l’entité coloniale sioniste, sans donner la parole aux Palestiniens, sans partir de leurs témoignages, on ne combat ni le génocide ni l’oppression coloniale de la Palestine.