N° 977 13/05/2026 Nous avons demandé à Saïd Bouamama de répondre à nos questions, ce qu’il a très gentiment accepté. Saïd est fortement impliqué, depuis longtemps, dans la lutte en faveur de la libération de Georges Ibrahim Abdallah et la bataille pour la solidarité avec la libération nationale de la Palestine. Nous le présentons en quelques mots.
Fils de militants du FLN, Saïd est né en Kabylie et arrivé en France, à Roubaix, à l’âge d’un an, rejoignant son père envoyé en France par le FLN afin de collecter des fonds et organiser les Algériens. Formé notamment au sein d’une organisation maoïste, travailleur social après avoir été gardien de nuit de manière à payer ses études supérieures, il milite depuis fort longtemps pour organiser les travailleurs immigrés de façon autonome. Il a fondé et animé diverses associations participant aux diverses marches pour l’égalité dans les années 80 et fut l’un des créateurs, en 2011, du Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP). Il participe à la création de l’IFAR (Intervention, Formation, Action, Recherche), organisme de formation continue dans lequel il développe un secteur de recherche, puis produira ensuite des travaux sur l’ensemble des questions liées aux inégalités. Il est également un des porte-parole (sans droit de vote parce qu’il a des papiers) du CSP 59, Comité des Sans Papiers du Nord et a récemment été très actif, au sein de la CGT 59, dans l’animation de la grève des travailleurs sans papiers d’Emmaüs.Militant communiste, engagé dans diverses organisations marxistes léninistes, dont la Coordination Communiste Nord-Pas-de-Calais, aujourd’hui à l’URC, il s’est engagé dès 1990 dans la lutte pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah, qu’il a rencontré, côtoyé et au sujet duquel il a écrit un livre « L’affaire Georges Ibrahim Abdallah » en 2021. Egalement l’auteur de nombreux ouvrages dont le remarquable « Manuel stratégique de la Palestine et du Moyen Orient », que nous recommandons à tous les gens intéressés par la question coloniale en Palestine.
Saïd a récemment animé le débat fort riche, organisé par notre parti à l’issue de la projection, au cinéma Luninor de Paris du film « L’affaire Abdallah ». Nous le remercions fraternellement de sa contribution à notre hebdomadaire.
Question 1
Tu as écrit, il y a quelques années, un livre sur Georges Ibrahim Abdallah, peux-tu nous expliquer pourquoi tu t’es intéressé à Georges et ce que sa fréquentation t’a apporté ?

Deux raisons essentielles et liées entre elles m’ont conduit à vouloir apporter une contribution spécifique au combat pour la libération de Georges. La première est sa conception de l’impérialisme comme système mondial. Cette approche marxiste conséquente permet de faire le lien entre des dimensions et des combats qui sont indissociables : l’anticapitalisme, l’anticolonialisme, l’antiimpérialisme et l’antisionisme. C’est par ces quatre combats que Georges se définissait politiquement quand il était interrogé sur son identité politique. Ce sont ces quatre combats qu’il résumait dans le terme « communiste ». L’approche systémique de Georges faisait écho à de multiples colères personnelles contre des pseudo marxiste en France qui séparait ces combats, qui prétendait être anticapitalistes en négligeant ou en sous-estimant, et même en occultant, les tâches antiimpérialistes. La seconde raison est la centralité de la question palestinienne qui est au cœur des positions de Georges. C’est parce que le sionisme se déploie dans une région qui constitue un « nœud » stratégique pour le contrôle de la planète et de ses richesses qu’il a été tant soutenu par toutes les puissances impérialistes et qu’il est aujourd’hui encore un des quelques axes centraux des stratégies des puissances impérialistes en général et de l’hégémonisme états-unien en particulier. Cette centralité impérialiste du sionisme doit pour Georges se traduire par une centralité de l’antisionisme dans l’agenda des forces progressistes de la région. C’est pourquoi en tant que communiste libanais, il s’engage aussi fortement dans la résistance palestinienne.
J’ai une grande dette à l’égard de Georges. La fréquentation de Georges et de sa pensée m’ont conduit à une grande méfiance à l’égard de ceux qui se proclamaient révolutionnaires ou progressistes dans les métropoles impérialistes et en particulier en France. Sa boussole anti-impérialiste m’a conduit à une vigilance extrême vis-à-vis de tous les discours et analyses occultant ou sous-estimant les luttes de libération nationale. Le capitalisme de monopole qu’est l’impérialisme ne peut pas subsister sans l’asservissement des périphéries dominées sous la forme du colonialisme direct comme en Palestine ou du néocolonialisme comme dans de nombreux pays des périphéries. Être anticapitaliste sans être anti-impérialiste n’a de ce fait aucun sens.
C’est pourtant une version très répandue en France. Bien sur tous les groupes se réclamant de « gauche » auront des professions de foie antiimpérialistes mais avec des conclusions pratiques qui sont totalement contradictoires avec celles-ci. Certains affirmerons qu’il faut certes condamner l’impérialisme mais qu’il ne faut pas soutenir ceux qui entrent en lutte concrètement contre lui. C’est la position de ceux qui clamaient hier « Ni Saddam-Ni Bush » ou « Ni Netanyahou ni le Hamas » et qui clament aujourd’hui « Ni Trump, ni les Mollah ». D’autres prétendent de Paris définir les formes de la lutte que doivent adopter ceux qui luttent concrètement contre l’impérialisme aux quatre coins de la planète. On prétend ainsi vouloir mener le combat antiimpérialiste mais en critiquant le choix de la lutte armée ou les organisations qui mène concrètement le combat sur place. Une telle position n’est rien d’autre qu’une nouvelle version de la « mission civilisatrice » coloniale s’appliquant au monde militant.
Georges m’a donc appris à devenir matérialiste c’est-à-dire à ne pas juger une personne ou un groupe à son discours mais à ses pratiques concrètes.
Question 2
Comment expliques-tu que l’État bourgeois français ait truqué le procès de Georges, l’ait aussi lourdement condamné et l’ait gardé aussi longtemps en prison ?

Plusieurs raisons se sont succédé pour produire ce qui n’est rien d’autre qu’une « affaire d’État » au sens de « l’Affaire Dreyfus » ou de « l’Affaire Ben Barka ». Initialement il y a la volonté et le besoin de démontrer l’efficacité de la lutte anti-terroriste dans le contexte de la vague d’attentat de l’année 1987. Robert Pandraud, à l’époque ministre délégué de la sécurité, en fait l’aveu : « Je me suis dit que mettre en avant la piste Abdallah ne ferait pas de mal, même si ça ne faisait pas de bien. En réalité nous n’avions alors aucune piste ».
Une fois emprisonné sa libération va rapidement devenir l’objet d’une multitude de pressions directes ou indirectes d’une part et politiques et idéologiques d’autre part. Directes et indirectes dans la mesure où des déclarations d’officiels états-uniens et israéliens sont faites d’une part et que des injonctions non publiques sont également réalisées comme l’ont révélée les publications de WikiLeaks. Politiques et idéologiques dans la mesure où la libération de Georges devient le symbole du soutien ou de la condamnation du projet sioniste. De nombreux journalistes, hommes politiques ou personnalités condamnent Georges à rester en prison en dehors même des pressions évoquées ci-dessus, simplement en soutien d’Israël ouvert ou euphémisé.
La troisième raison enfin est que Georges devient avec le temps et les mobilisations un symbole de la résistance, d’abord dans le monde arabe puis de manière beaucoup plus large. Sa détermination, son refus du reniement, sa posture d’accusation de ses juges et de l’État français, ses prises de positions publiques, etc., font de Georges le symbole d’une résistance toujours possible en dépit du contexte de contre-révolution mondiale qui a accompagné la chute de l’URSS et avec elle le triomphe apparent de l’hégémonisme états-unien.
Question 3
Georges a fait le choix de se battre pour la libération de la Palestine ; en quoi cette libération est-elle importante pour lui et pour nous, en France ?

L’impérialisme est la concurrence par tous les moyens, y compris les plus meurtrier pour la maîtrise des sources énergétiques, des matières-premières et en particulier des minerais stratégiques et des voies commerciales. Or à ce niveau la Palestine, et au-delà toute la région, est à une place particulière qui fait d’elle un des principaux nœuds stratégiques mondiaux et sans doute le premier. À l’intersection de trois continents [l’Europe, l’Asie et l’Afrique], la région compte également des ressources pétrolières immenses. Elle est de surcroît un verrou pour contrôler une part importante du continent africain qui contient les principales sources de minerais stratégiques. Elle est également un des points de passage essentiels du grand projet chinois des nouvelles routes de la soie comme elle était hier pour l’impérialisme britannique le point de contrôle central de sa « route des Indes ».
Ce sont ces facteurs qui ont conduit l’impérialisme britannique à parrainer le mouvement sioniste au début du vingtième siècle. Ce sont ces mêmes facteurs qui ont menés son remplaçant hégémonique au sortir de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis, à soutenir la création d’un État artificiel. Ce sont également eux qui expliquent le soutien sans limite au génocide continué en accélération depuis 2023. Depuis les premiers pas du mouvement sioniste jusqu’à aujourd’hui en passant par la création de l’État sioniste, celui-ci a toujours été pensé et construit comme un État vassal gérant des intérêts de l’ensemble du système impérialiste dans la région et outil de contrôle de l’ensemble de la région. C’est ce caractère artificiel de l’État sioniste qui rend plus pertinente l’expression « entité sioniste » plutôt que celle d’ « État ».
La conséquence de cette histoire spécifique est que la lutte de libération nationale du peuple palestinien n’oppose pas simplement un peuple colonisé à un État colonisateur mais bien un peuple colonisé à un système impérialiste mondial en général et à l’impérialisme hégémonique états-unien en particulier. Du devenir de la lutte de libération nationale palestinienne dépend non seulement l’avenir de tous les peuples de la région mais également le rapport des forces mondial avec le système impérialiste.
Question 4
Le mouvement de solidarité avec la Palestine est bien moins puissant en France que dans les pays voisins. Pour le Parti Révolutionnaire Communistes, c’est notre histoire coloniale qui explique en grande partie cette faiblesse. Qu’en penses-tu ?

Dans l’analyse des différences entre les différents pays impérialistes, il faut toujours s’efforcer, selon moi, de rester ancré sur une analyse matérialiste. Ce ne sont pas des facteurs culturels ou des spécificités d’essences nationales qui expliquent ces différences mais des facteurs matériels inscrits dans la durée. L’histoire d’une nation est un de ces facteurs principaux. Or la France a été un des deux principaux empires coloniaux jusqu’à la seconde guerre mondiale. Son économie s’est construite sur la base de la surexploitation coloniale et cela a perduré ensuite sous la forme du néocolonialisme. Les surprofits issus des colonies puis des néo-colonies ont permis à la classe dominante de réguler la lutte des classes en lui donnant du « grain à moudre » pour « calmer » celle-ci lorsqu’elle prenait une tournure trop radicale. Nos conquis sociaux sont certes le résultat des luttes ouvrières mais dans un contexte où les surprofits coloniaux permettaient de faire des concessions sans toucher conséquemment au taux moyen de profit.
Le mouvement ouvrier français n’a pas toujours été conséquent avec cette dimension impérialiste. L’occultation ou la sous-estimation de la dimension anticoloniale et antiimpérialiste du combat anticapitaliste a été fréquente au sein du Parti Communiste et par ses effets d’impacts sur une partie essentielle des mouvements sociaux [syndicats, associations, etc.]. Un siècle et demi de colonisation [succédant à plusieurs siècles de traite négrière], de négation ou de sous-estimation de la question coloniale et antiimpérialiste et de tendance au chauvinisme, ne peuvent pas ne pas avoir d’effet encore aujourd’hui dans les consciences politiques et dans la perception de la réalité mondiale et de ses interactions avec la question sociale. Je partage avec vous la conviction que l’histoire coloniale explique en partie essentielle la faiblesse des mobilisations de soutien à la résistance palestinienne.
Question 5
Quel rôle jour désormais Georges au Liban ?

J’ai eu la grande chance de revoir Georges à l’automne dernier à Beyrouth. J’ai pu être témoin du rôle unificateur qu’il joue au sein du vaste champs des résistances palestinienne et libanaise. Il est de manière incontestable devenu un symbole politique et il utilise cette place pour renforcer l’unité de son camp. J’ai rencontré cet automne, un homme qui continue le combat qu’il a enclenché avant son entrée en prison et qu’il a continué sous d’autres formes pendant sa longue incarcération. Un exemple de constance et de détermination.