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Le Parti Communiste de Turquie TKP répond aux questions d’actualités de Communiste Hebdo

743-17/11/2021 Le Parti Communiste de Turquie a récemment publié un texte concernant la question kurde. Vous pouvez lire ce texte traduit en français en utilisant le lien:

Parti Communiste de Turquie : à propos de la question kurdeCommuniste de Turquie : à propos de la question kurde

Ce texte donne une lecture de classe du problème kurde et a suscité le besoin pour nous d’en savoir plus sur les analyses que font nos camarades de Turquie sur la situation dans leur pays et du rôle régional et international que joue la Turquie. Ekin Sônmez  au nom du CC du TKP a accepté fraternellement de répondre à nos questions et nous l'en remercions vivement.

Question N°1:
Le comité central du TKP vient de publier le 9 octobre une déclaration à propos du problème kurde en Turquie. Peux-tu nous donner le sens général de cette déclaration?

Aujourd’hui des débats politiques en Turquie se focalisent sur la période post-AKP (le Parti pour la Justice et le Développement, le parti d’Erdoğan qui est au pouvoir depuis 2002). Divers scénarios sont proposés autour des candidats à la présidentielle. Notre déclaration a été publiée comme une réponse au débat surla question kurde, un débat initié par le leader du parti de l’opposition CHP (le Parti républicain du Peuple) et un représentant important de l’Alliance de la Nation, Kemal Kilicdaroglu, qui a été rejoint plus tard par d’autres acteurs politiques.
Cette question a la particularité d'être une question « exploitée », qui est de temps en temps mise à l'ordre du jour par la bourgeoisie en Turquie, mais pour laquelle aucune mesure réaliste n’est prise pour la résoudre. Chaque fois que la classe capitaliste se sent en difficulté, lorsque les choses tournent mal dans le pays, s'il y a des troubles dans la société (notamment pour des raisons économiques, la pauvreté, les coûts élevés, l'inflation), elle appelle le nationalisme au secours . J'entends ici le nationalisme kurde aussi bien que le nationalisme turc.
Récemment, une concurrence a surgi entre deux alliances politiques pour avoir le soutien du mouvement kurde. On peut définir l’une de ces alliances comme une fusion du parti d’Erdogan, l’AKP, et du parti ultra-nationaliste MHP (le Parti du Mouvement nationaliste), qui s’appelle l’Alliance du peuple. L’autre s’appelle l’Alliance de la Nation et est composée par le CHP (le Parti républicain du Peuple) et par le Bon Parti formé par les ex-membres du MHP et quelques autres partis politiques fondés par les anciens membres de l’AKP. Le mouvement kurde qui est représenté dans l'Assemblée nationale par le HDP (le Parti démocratique des peuples) se voit pour le moment comme opposé à l’AKP mais continue toujours à faire de temps en temps des déclarations ambiguës laissant ouverte une possible alliance avec l’AKP. Le nationalisme, en tant qu'une idéologie supra-classe, n'exclut jamais d’investir en telles alliances bourgeoises.
De notre point de vue, l’interlocuteur de la question kurde est le peuple travailleur, quelle que soit son origine. Le système d’exploitation instrumentalise le nationalisme pour provoquer les travailleurs les uns contre les autres. Cependant, on sait qu’il y a des patrons kurdes qui travaillent avec l’AKP et qui s’enrichissent alors que les travailleurs sont condamnés à la misère pendant la pandémie. Tout argument qui essaie de voiler les conflits de classes est un argument auquel nous nous opposerons. De plus, les travailleurs kurdes sont les plus touchés par la crise économique et sociale en Turquie. Le chômage, la pauvreté, la violence du pouvoir affectent le plus les travailleurs kurdes. Avec notre déclaration, nous appelons les travailleurs kurdes à la lutte pour complètement renverser l'ordre capitaliste. Nous exprimons que la libération sera le socialisme, que ça sera avec le au socialisme que l'égalité, la liberté et les droits culturels peuvent être atteints. En ce sens, nous vous remercions pour avoir traduit notre déclaration en français et pour l'avoir publiée.

Question N° 2
La Turquie, membre de l'OTAN, se veut une puissance régionale majeure. La Turquie est très présente dans les conflits du Proche- et Moyen-orient tout particulièrement en Syrie et en Libye, comme en Asie mineure dans le conflit Arménie Azerbaïdjan et plus généralement dans l'espace turcophone. Quels sont les objectifs de sa classe dirigeante dans ses interventions, quelle est votre opinion à ce sujet?

Comme vous l’avez indiqué, la classe dirigeante en Turquie, autrement dit la classe bourgeoise, veut élargir sa base géographique pour obtenir l’accès à plus de ressources, plus de force de travail bon marché, plus de routes de transfert de l’énergie et du combustible, et finalement pour plus de bénéfice et plus d’accumulation du capital. Elle veut profiter des conflits dans ces pays pour agrandir son influence. A l’époque de l’AKP, la religion et le nationalisme sont utilisés à la fois à l’intérieur et l’extérieur du pays pour ces fins. En plus, le pouvoir politique mené par Erdogan a prétendu qu’il est le leader des musulmans, encouragé par le soutien idéologique des Frères musulmans. Ce pouvoir est intervenu en Somalie, Libye, Irak, Afghanistan avec la présence de l’armée turque ou en donnant et vendant des munitions militaires. Aujourd'hui la Turquie a une présence non seulement armée mais aussi administrative dans le nord de la Syrie. On a nommé des sous-préfets en Syrie, on a construit une université, on a confisqué la production agricole, etc. Ces actes ont réussi au point qu’ils allaient dans la même direction avec des demandes des impérialistes. De l’autre côté, parfois Erdogan semblait défier pour le spectacle l'impérialisme, les États-Unis et l'UE. Lui et son entourage se sont enrichis dans ce processus, tandis que le peuple a plongé dans une pauvreté profonde.
Au début, cette stratégie semblait l’emporter. Mais maintenant il est devenu clair qu’elle a suscité gagné beaucoup d'ennemis, ce qui signifie une menace pour notre pays. De même, en 2015 – 2016, nous avons vu de nos propres yeux comment les djihadistes appelés « quelques jeunes énervés » par l’AKP ont fait des tentatives sanglantes en Turquie. Ces fins expansionnistes ont toutes un prix.
Nous nous opposons catégoriquement à la présence militaire de la Turquie dans d’autres pays. Nous nous battons pour quitter l’OTAN. Comme nous voulons fermer les bases militaires des Etats-Unis dans notre pays, nous demandons que la Turquie n'intervienne pas dans les droits de souveraineté des autres pays. Parce que tout cela est finalement payé par les travailleurs. En fait, cette région peut devenir un jour une région où les travailleurs vivront en paix, partageront équitablement les ressources et seront heureux. L'obstacle à cela est l'impérialisme et ses collaborateurs comme Erdogan. Il faut aussi ajouter que tout autre gouvernement en Turquie qui coopérera avec l'impérialisme va porter également la responsabilité des crimes du gouvernement d'Erdogan.

Question N°3
En France, dans les informations sur la Turquie, n'apparaissent que les questions liées au fait religieux et aux libertés publiques. Qu'en est-il de la lutte des classes en Turquie aujourd'hui?

Ce n'est pas un hasard si la Turquie est à l'ordre du jour avec cet aspect dans la presse française. Le pouvoir de l’AKP a toujours conduit une politique excessive pour l’islamisation de la Turquie. Il s’agit d’une politique qui renforce économiquement et politiquement les confréries islamistes et les fondations religieuses. A l’extérieur du pays, nous pouvons dire facilement qu’il s’agit d’une politique de néo-ottomanisme, une politique expansionniste islamiste qui viole les droits de la souveraineté des autres pays. Ce qui est le plus important dans ces actes de l’islam-politique est qu’ils servent tous à oppresser le peuple travailleur et satisfaire les intérêts du capitalisme sans aucun obstacle. C’est comme ça que le rôle du fondamentalisme islamiste dans la lutte des classes se dévoile. Ce rôle des réactionnaires n’est pas nouveau pour la Turquie en tant qu’un pays capitaliste, étant donné que la religion a toujours été utilisée comme un instrument pour dominer la classe ouvrière. Les réactionnaires et les nationalistes ont toujours collaboré dans l’anti-communisme et contre le travail. Mais c’est surtout, après le coup d’Etat en 1980 et sous le pouvoir de l’AKP que la religion a été utilisée pour plus de l’exploitation du travail, pour légitimer avec la fatalité les meurtres au travail et les meurtres à cause de bâtiments détruits par les au tremblements de terre. Ça voulait aussi dire la désorganisation des travailleurs. Tandis que les syndicats se sont affaiblis, des syndicats jaunes et islamistes sont apparus comme une alternative.
Toutefois, il y a une très grande classe ouvrière en Turquie. Bien que l'industrie et l'agriculture aient été détruites par le gouvernement AKP et remplacées par les secteurs des services, du tourisme et de la construction, le pays possède toujours un grand potentiel productif. Une exploitation intensive continue dans ces secteurs. Les équivalents réel et nominal des salaires baissent d’un jour à l’autre. Le taux de chômage atteint 25 pour cent parmi les jeunes qui ont 25-35 ans. Et ceux qui travaillent se sentent obligés de travailler dans deux ou trois boulots en même temps. Presque 90 pour cent de la population vit dans les villes, ce qui ne veut pas dire qu’il s’agit d’une prospérité mais signifie plutôt la formation des grands quartiers des travailleurs pauvres dans les périphéries des villes. Face à tous ces problèmes, nous luttons à travers le réseau appelé “Nous sommes sur le dos des patrons” (Patronlarin Ensesindeyiz Dayanisma Agi) et le Syndicat pour l’Unité (Birlik Sendikasi), deux organisations fondés avec l’initiative de notre parti, le premier en 2018 et le second en 2020.
Nous essayons d’organiser les travailleurs dans divers secteurs tels que la construction, le textile, le tourisme, la gestion hôtelière, les centres commerciaux, les magasins, les coursiers ; ces secteurs sont aussi les segments de la classe ouvrière avec les droits et les salaires les plus bas. De plus, nous pensons que les millions de travailleurs migrants dans notre pays font partie de la classe ouvrière en Turquie et nous les appelons à lutter dans nos rangs contre notre ennemi commun, la bourgeoisie. Nous visons à élargir la lutte dans tous les lieux de travail grands et petits et à la diffuser dans tout le pays. Notre expérience montre très bien que quand les travailleurs luttent ensemble, ils gagnent toujours. Et il est toujours possible de gagner plus. Pourquoi pas le monde entier ?

Question N°4
Le TKP a gagné en force et en organisation dans la dernière période, quelle est sa stratégie comme parti révolutionnaire?

Il faut d’abord noter que le but de la révolution est gravé à jamais dans l’agenda de notre parti. Dans la dernière période nous avons développé une stratégie qui vise la solidarité dans les quartiers populaires et dans les lieux de travail. Quand la pandémie s’est déclarée, les gens souffraient déjà énormément. En plus, les conditions de vie sont devenues très lourdes, les inégalités en Turquie se sont aggravées à une échelle inouïe. Les ouvriers ne savent pas comment se passera le mois suivant. Cela crée à la fois un sentiment d'impuissance et un sentiment de solitude. Pour contrer cette situation, nous essayons d’exalter la solidarité.
Avec les “Maisons de Quartiers”, dont nous visons à atteindre une centaine vers la fin de l’année, nous essayons de créer des réseaux d’organisation à petite échelle mais serrés dans les quartiers ouvriers. Nous continuons de fonder des Comités pour la solidarité dans ces quartiers et des Comités pour la solidarité des femmes pour lutter juridiquement et socialement pour les droits des femmes usurpés comme le droit du travail, le droit contre la violence, le droit de l’environnement, le droit de la santé. Avec ces comités, nous luttons contre le lumpénisme et le réactionnisme qui entourent les ouvriers, nous organisons les activités en faveur de la pensée scientifique, et nous organisons notre position politique. C’est comme ça que les travailleurs s'influencent les uns les autres et cherchent des solutions collectives pour leurs problèmes.
Notre but n'est pas de créer des espaces spéciaux isolés au sein de ce système. Notre but final c’est toujours la destruction du capitalisme. C’est la raison d’être pour un parti communiste. Si on y avait renonçé, on se soumettrait à l’ordre existant un jour ou l’autre. Toutefois, nous devons trouver des solutions créatives pour organiser les travailleurs souffrant sous la pression forte du capitalisme. Nous devons produire des instruments pour politiser les intellectuels, les femmes, les jeunes. Ce n’est que cette recherche pour des instruments créatifs qui nous a apporté le succès dans nos travaux récents mais quand même cette réussite ne sera jamais suffisante aux yeux de notre parti. La Turquie traverse une période très sombre. Les travailleurs n'ont vraiment pas de temps à perdre avec des réformes temporaires ou des attentes pour la démocratie. Il est de notre devoir d'intervenir, d'organiser une sortie révolutionnaire à partir de la colère des pauvres et des exploités.

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