N° 967 05/03/2026 Le soutien inconditionnel du gouvernement US au génocide à Gaza, ainsi que sa complicité, de même que la montée de la tension guerrière et l’agression impérialiste contre l’Iran ont révélé peu à peu, et de manière évidente désormais, qu’une bonne partie des soutiens initiaux de Trump manifestaient des désaccords essentiels avec le locataire de la Maison Blanche.
Une partie des Républicains (le journaliste Tucker Carlson, les représentants Thomas Massie et Don Bacon, la chaîne Fox News) s’affichent clairement comme opposants à l’agression de l’Iran. Carlson condamne même l’oppression des Palestiniens par l’entité coloniale sioniste. Ces gens-là sont d’authentiques réactionnaires ; pour autant, ils se retrouvent avec une partie de la gauche US et les courants révolutionnaires pour condamner l’État colonial sioniste, tant en ce qui concerne la Palestine que l’agression impérialiste de l’Iran.
Cela conduit à une situation dans laquelle plusieurs représentants républicains ont désapprouvé le discours de Trump devant le congrès vantant son agression, alors que la grande majorité des démocrates se sont levés pour applaudir le discours du président. Cela fait penser à une récente déclaration de notre inénarrable sioniste va-t-en-guerre, BHL : « Quoi qu’on pense de Trump, cette guerre doit être soutenue » ; la guerre dont il parle étant l’agression impérialiste.
Ce phénomène est très important parmi les États-Uniens moyens partisans de MAGA[1], il s’accompagne de critiques de plus en plus fortes et nombreuses de l’entité sioniste et du lobby AIPAC[2] qui défend ses intérêts notamment en finançant des campagnes électorales aux USA. Le mot d’ordre central, s’agissant de l’agression impérialiste de l’Iran, est « L’Amérique ne doit pas faire la guerre pour les intérêts d’Israël ». Ce mot d’ordre est également repris par la gauche non marxiste propalestinienne aux USA, l’animatrice de TV Ana Kasparian en étant un bon exemple. Il vient de gagner encore des partisans depuis la déclaration récente (3 mars) de Rubio qui tente désormais de revenir sur ce qu’il a dit, à savoir que les USA ont lancé l’agression parce que, de toute façon, les sionistes allaient le faire.
La présence d’un courant opposé à la guerre au Moyen Orient et, dans une moindre mesure, à l’État colonial sioniste, aux USA, même s’il est issu en grande partie de la réaction, ne peut être que saluée.
Pourtant, il est bâti sur une affirmation idéologique erronée : même si ceux qui le disent sont de bonne foi, la puissance impérialiste US agit pour les intérêts des multinationales, pas pour ceux d’un État tampon qui n’est que son prolongement organique, son gardien des moutons aux Proche et Moyen Orient. Cette interversion des rôles, cette méconnaissance de qui est aux manettes et qui est la marionnette a pignon sur rue dans beaucoup de pays du monde impérialiste occidental, encore plus depuis les révélations sur l’affaire Epstein, dont il apparaît clairement qu’il était un agent du Mossad.
Prenons les choses à la source la plus évidente : les écrits et paroles des actuels dirigeants US. Lors de la conférence de Munich[3], le 16 février dernier, le secrétaire d’État Marco Rubio a déroulé les visées des impérialistes US, elles sont d’une clarté aveuglante.
Dans les premiers moments du discours, Rubio rappelle que la conférence a été créée pour réagir à l’érection du Mur de Berlin ainsi que son anticommunisme viscéral et situe bien les ennemis de l’impérialisme US tout en critiquant ce qu’il appelle l’optimisme des dirigeants impérialistes d’alors qui croyaient avoir tout gagné : « Avec le temps, les blocs de l’Est et de l’Ouest ont été réunifiés. Une civilisation a retrouvé son intégrité. Ce mur tristement célèbre qui avait scindé ce pays en deux est tombé, et avec lui, un empire malfaisant, et l’Est et l’Ouest ont retrouvé leur unité. Mais l’euphorie de ce triomphe nous a conduits à une illusion dangereuse : celle que nous étions entrés dans, je cite, "la fin de l’histoire", que chaque pays deviendrait désormais une démocratie libérale, que les liens créés par le commerce et les échanges remplaceraient l’idée même de nation, que l’ordre mondial fondé sur des règles – une expression galvaudée – supplanterait l’intérêt national et que nous allions désormais vivre dans un monde sans frontières où chacun serait citoyen du monde. ».
L’intérêt de la suite immédiate est d’exonérer les responsabilités des capitalistes occidentaux et de leurs fondés de pouvoir dans la dégradation de la situation économique de l’impérialisme occidental. Voici ce que dit Rubio : « Et cela nous a coûté très cher. Dans cette illusion, nous avons adopté une vision dogmatique du libre-échange sans entraves, alors même que certains pays protégeaient leur économie et subventionnaient leurs entreprises pour systématiquement vendre moins cher que les nôtres, entraînant la fermeture de nos usines, la désindustrialisation de vastes pans de nos sociétés, la délocalisation de millions d’emplois de la classe moyenne et ouvrière, et l’abandon du contrôle de nos chaînes d’approvisionnement critiques à nos adversaires comme à nos rivaux. ». En gros, c’est la faute de la Chine, de l’Inde et du Brésil ; comme si les délocalisations n’étaient pas un choix économique des multinationales occidentales et US en particulier ; comme si les premières délocalisations ne s’étaient pas faites dans les pays d’Europe de l’Est !
Dernier point, du côté des soi-disant erreurs commises par les dirigeants impérialistes occidentaux : « Et au nom d’un monde sans frontières, nous avons ouvert nos portes à une vague sans précédent de migration de masse qui menace la cohésion de nos sociétés, la continuité de notre culture et l’avenir de nos peuples. Nous avons commis ces erreurs ensemble et aujourd’hui, ensemble, nous devons à nos peuples de regarder la réalité en face et d’aller de l’avant pour reconstruire. ». Le côté « civilisationnel » est clairement avancé, le religieux n’est pas loin, tapi dans l’ombre et la nécessité de corriger le tir est réaffirmée. La question est : « Quel sera le contenu de cette correction de tir ? ».
Pour nous éclairer sur cette visée, Rubio commence par rappeler ce qui unit tous ces bandits impérialistes : « Nous appartenons à une seule et même civilisation : la civilisation occidentale. Nous sommes liés par les liens les plus profonds que des pays puissent partager, forgés par des siècles d’histoire commune, de foi chrétienne, de culture, de patrimoine, de langue, d’ascendance et par les sacrifices que nos ancêtres ont consentis ensemble pour la civilisation dont nous avons hérité. ».
S’adressant à ses partenaires de l’UE, Rubio appelle à la fois à une « Europe forte » et à une union totale de tous les impérialistes occidentaux, en vantant leurs racines communes et leur credo idéologique commun : « C’est ici, en Europe, que sont nées les idées qui ont semé les graines de la liberté et changé le monde. C’est l’Europe qui a mis au monde l’État de droit, les universités et la révolution scientifique. C’est ce continent qui a donné naissance au génie de Mozart et de Beethoven, de Dante et de Shakespeare, de Michel-Ange et de Léonard de Vinci, des Beatles et des Rolling Stones. Et c’est ici que les voûtes de la chapelle Sixtine et les flèches majestueuses de la grande cathédrale de Cologne témoignent non seulement de la grandeur de notre passé et de la foi en Dieu qui a inspiré ces merveilles, mais annoncent aussi les merveilles qui nous attendent dans l’avenir. Mais ce n’est qu’en assumant pleinement notre héritage et en étant fiers de cet héritage commun que nous pourrons commencer ensemble à imaginer et à façonner notre avenir économique et politique. ». Il introduit là l’idée de fierté de l’héritage et de retour aux racines sous un vernis religieux. Il va définir par la suite ce que cette fierté et de retour signifient.
Il poursuit par la critique de l’ONU, instrument pourtant de l’impérialisme occidental, mais, manifestement, pas assez servile. Il y développe tous les arguments justifiant les agressions impérialistes, y compris certaines qui sont contredites depuis (sur l’Iran) : « Par exemple, les Nations unies ont encore un énorme potentiel pour être un instrument au service du bien dans le monde. Mais nous ne pouvons ignorer qu’aujourd’hui, sur les questions les plus urgentes qui se posent à nous, l’ONU n’apporte aucune réponse et elle ne joue pratiquement aucun rôle. Elle n’a pas pu résoudre la guerre à Gaza. C’est plutôt le leadership américain qui a permis de libérer les captifs des barbares et a apporté une trêve fragile. […] Elle s’est montrée impuissante à freiner le programme nucléaire des religieux chiites radicaux de Téhéran. Il a fallu pour cela 14 bombes larguées avec précision par des bombardiers américains B-2. Elle n’a pas non plus été en mesure de faire face à la menace que représente pour notre sécurité un dictateur narcoterroriste au Venezuela. Ce sont les forces spéciales américaines qui ont dû intervenir pour amener ce fugitif devant la justice. Dans un monde idéal, tous ces problèmes, et bien d’autres encore, seraient résolus par des diplomates et des résolutions fermes. Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal, et nous ne pouvons continuer à permettre à ceux qui menacent ouvertement et sans vergogne nos citoyens et la stabilité mondiale de se retrancher derrière les abstractions du droit international, qu’ils violent eux-mêmes régulièrement. ». Notons tout de même le cynisme avec lequel Rubio inverse les valeurs, car ce sont bien évidemment les impérialistes US qui ne respectent pas les règles qu’ils ont eux-mêmes édifiées. En fait, les règles ne sont pas, elles changent au fur et à mesure des évolutions, pour toujours être plus favorables à l’impérialisme dominant.
Le pot-aux-roses arrive enfin : « Pendant cinq siècles, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident n’a cessé de s’étendre : ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs ont quitté ses côtes pour traverser les océans, coloniser de nouveaux continents et bâtir de vastes empires à travers le globe. Mais en 1945, pour la première fois depuis l’époque de Christophe Colomb, il a commencé à se contracter. L’Europe était en ruines. La moitié de son territoire vivait derrière un rideau de fer et le reste semblait sur le point de suivre. Les grands empires occidentaux étaient entrés dans une phase de déclin irréversible, accéléré par les révolutions communistes athées et les soulèvements anticolonialistes qui allaient transformer le monde et draper de vastes portions de la carte du marteau et de la faucille rouges pour des années. ». Le mouvement communiste, anticolonialiste, l’anti-impérialisme, voilà l’ennemi !
Suit un retour sur le déclin et la nécessité d’être forts ensemble : « Dans ce contexte, à l’époque comme aujourd’hui, nombreux en sont venus à croire que l’ère de la domination de l’Occident était révolue et que notre avenir était voué à n’être qu’un pâle et faible écho de notre passé. […] Nous voulons des alliés capables de se défendre afin qu’aucun adversaire ne soit jamais tenté de tester notre force collective. C’est pourquoi nous ne voulons pas que nos alliés soient entravés par la culpabilité et la honte. Nous voulons des alliés qui soient fiers de leur culture et de leur héritage, qui comprennent que nous sommes les héritiers d’une même civilisation grande et noble, et qui, avec nous, sont prêts à la défendre et en sont capables. […] Nous voulons une alliance prête à défendre nos peuples, à protéger nos intérêts et à préserver la liberté d’action qui nous permet de façonner notre propre destin, et pas une alliance qui existe pour gérer un État providence mondial et expier les prétendus péchés des générations passées. ». Le but est clair, le retour de la suprématie idéologique, économique et militaire totale de l’impérialisme occidental, comme avant 1945 !
Enfin Rubio nous parle de la construction de son Amérique, rappelle sa base européenne en oubliant bien sûr les ravages de la colonisation de substitution : « Notre histoire a commencé grâce à un explorateur italien dont l’aventure dans l’inconnu en quête d’un nouveau monde a apporté le christianisme aux Amériques et elle est devenue la légende qui a défini l’imaginaire de notre nation pionnière. Nos premières colonies ont été fondées par des colons anglais, à qui nous devons non seulement la langue que nous parlons, mais aussi l’ensemble de notre système politique et juridique. Nos frontières ont été façonnées par les Écossais-Irlandais, ce clan fier et chaleureux originaire des collines d’Ulster qui nous a donné Davy Crockett, Mark Twain, Teddy Roosevelt et Neil Armstrong. Notre grand cœur du Midwest a été construit par des agriculteurs et des artisans allemands qui ont transformé des plaines vides en une puissance agricole mondiale. Notre expansion vers l’intérieur des terres a suivi les pas des commerçants de fourrures et des explorateurs français dont les noms, d’ailleurs, ornent encore les panneaux de signalisation et les noms de villes dans toute la vallée du Mississippi. Nos chevaux, nos ranchs, nos rodéos, tout le romantisme de l’archétype du cow-boy, devenu synonyme de l’Ouest américain, tout cela est né en Espagne. Et notre ville la plus grande et la plus emblématique s’appelait New Amsterdam avant de s’appeler New York. ».
La péroraison est tout autant éloquente : « Je suis ici aujourd’hui pour affirmer clairement que l’Amérique trace la voie d’un nouveau siècle de prospérité et qu’une fois de plus, nous voulons le faire avec vous, nos précieux alliés et nos plus anciens amis. Nous voulons le faire avec vous, avec une Europe fière de son héritage et de son histoire, avec une Europe animée par l’esprit de création et de liberté qui a envoyé des navires vers des mers inconnues et donné naissance à notre civilisation, avec une Europe qui a les moyens de se défendre et la volonté de survivre. Nous devons être fiers de ce que nous avons accompli ensemble au cours du siècle dernier, mais nous devons maintenant affronter et saisir les opportunités d’un nouveau siècle, parce que hier est révolu, l’avenir est inévitable et notre destin commun nous attend. ».
Le message de Rubio est clair, et nous pouvons noter que le mot « Israël » n’y figure absolument pas.
Le but est de revenir à la situation d’avant 1945, et même d’avant 1917, sans Union soviétique bien sûr. Un monde recolonisé sans aucun État remettant en cause la domination de l’impérialisme occidental, en premier lieu de l’impérialisme US, où les travailleurs et les peuples travaillent (ou pas) en silence et où les capitalistes peuvent changer les règles si la baisse tendancielle du taux de profit y oblige. Le temps rêvé des colonies, de la domination sans partage des impérialistes des puissances européennes et des USA, voilà le but de Rubio et Trump et de tous les mandants des multinationales US ! Le tout, couvert par un vernis idéologique chrétien et droits-de-l’Hommiste. Le rêve de Voltaire, Adam Smith, Benjamin Disraeli et Thomas Jefferson continue d’alimenter les esprits des idéologues du Grand Capital occidental. Cela a le mérite de la clarté et celui de confirmer que l’exploitation par le salariat, la colonisation, l’exploitation es peuples et des richesses, le stade impérialiste ont bien été bâtis au nom de ces soi-disant valeurs occidentales, le côté noir et bourgeois des Lumières.
On voit que c’est bien au nom des multinationales occidentales et de leurs valeurs que cette agression impérialiste contre l’Iran, de même que le génocide des Palestiniens sont menés. L’État colonial sioniste, dans cette affaire n’est qu’un rouage, un rouage essentiel, mais un rouage tout de même. Trump ne fait pas la guerre « pour Israël » mais pour la domination totale du monde, pour la recolonisation, bref, pour les multinationales US.
[1]Make America Great Again (Faisons l’Amérique de Nouveau Grande), mot d’ordre central de Trump lors des dernières élections présidentielles US.
[2] AIPAC : American Israel Public AffairsCommittee est un lobby aux USA destiné à organiser et diffuser le soutien à l’entité coloniale sioniste.
[3] La conférence de Munich se tient depuis 1962, elle est un lieu de rencontre et d’échanges entre les dirigeants impérialistes occidentaux sur les questions de stratégie politique et militaire. Rubio a pris la parole lors de la 62ème édition.




