N° 989 05/08/2026 Une opération montée de toutes pièces
Les 30 et 31 juillet derniers, autour de 60 000 Marocains (quasiment tous des hommes) ont franchi la frontière séparant le royaume du Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, ville autonome du royaume d’Espagne, située sur le continent africain. En France et dans beaucoup d’autres pays du monde, les media et les politiciens n'y ont vu qu’un énième épisode des migrations liées à la misère. Certes 50 % des Jeunes marocains entre 18 et 29 ans envisagent d’émigrer en Europe, 63 % des Marocains manquent de nourriture avant chaque fin de mois.
Néanmoins, pour analyser cet événement, on ne peut s’en tenir là, car il s’agit d’une « migration » organisée. Des images de jeunes déposés depuis des camions sous les yeux des gendarmes marocains chargés de surveiller la frontière, lesquels les laissaient passer, ont circulé amplement sur les réseaux sociaux.
Selon toute probabilité, tout a été coordonné : le roi du Maroc a lancé dans l’aventure des jeunes pauvres de son pays, avec le soutien de l’impérialisme US et de l’entité coloniale sioniste, et probablement en coopération avec les adversaires politiques de Pedro Sanchez en Espagne, dont les fascistes de Vox. Ils cherchent à déstabiliser l'Espagne à la suite des nouveaux accords énergétiques conclus avec l'Algérie ; mais aussi à cause de sa position affirmée de défense de la Palestine et de la dénonciation du génocide de Gaza par les dirigeants espagnols. Toujours les mêmes acteurs sont à l'origine de ces actions de déstabilisation.
L’enclave espagnole de Ceuta était une opération sous faux drapeau orchestrée par le gouvernement marocain sur ordre du roi Mohammed VI, estimaient les services de renseignement espagnols le 30 juillet : « Non seulement de nombreux criminels graciés et prisonniers figurent parmi les 12 000 ressortissants marocains qui viennent d’arriver dans l’enclave, mais des rapports font également état de soldats de l’armée marocaine parmi eux, qui ont été transportés jusqu’à la frontière par camions et guidés par la police marocaine. ». Par ailleurs, le Parti national du Rif, militant pour l’indépendance du Rif dans une République laïque et se réclamant de l’héritage d’Abd-El-Krim, a publié un communiqué cinglant accusant le régime marocain d'utiliser délibérément l'immigration irrégulière comme instrument de pression politique contre l'Espagne et l'UE. Il réclame également une révision de tous les financements européens alloués à Rabat.
Au total, plus de 130 personnes sont mortes et plusieurs dizaines ont disparu en tentant de rallier Ceuta par la mer. Et, environ 48 000 des 60 000 ayant franchi la frontière de l’enclave ont été reconduites au Maroc d’où elles étaient venues, 1200 sont restés à Ceuta.
Déclaration des uns et des autres
Pour éclairer les manœuvres derrière cette opération, voici ce qu’en disent les protagonistes, d’un côté comme de l’autre. Le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a déclaré le 30 juillet : « Ce qui s'est produit constitue une atteinte à l'intégrité territoriale de l'Espagne et mérite notre condamnation la plus ferme et sans aucune équivoque. L'Espagne tout entière est aux côtés de la population de Ceuta. Le gouvernement espagnol est aux côtés de la ville autonome. Nous saluons la coopération que nous avons toujours entretenue avec les autorités de la ville. Nous mobiliserons toutes les ressources de l'État pour garantir la sécurité et la cohésion sociale. Et nous réaffirmons notre engagement total et indéfectible envers l'avenir de la ville autonome de Ceuta. ». Côté impérialisme US, Trump a seulement fait dans l’habituel discours anti migrants ; il a déclaré à Fox News le 31 juillet : « Les images "terribles" de milliers de migrants rejoignant l'enclave espagnole de Ceuta constituent un avertissement de ce qui pourrait arriver aux États-Unis si les démocrates revenaient au pouvoir ». Par ailleurs, le Congrès des représentants US a voté, le 15 juillet, un texte indiquant que Ceuta et Melilla devaient passer sous souveraineté marocaine, avec une somme votée afin d'« aider l’armée marocaine ». Enfin, Trump a rappelé le 2 août la positions officielle US se prononçant pour la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental
Quant à Itamar Ben Gvir, ministre fasciste de la sécurité intérieure de l’entité coloniale sioniste, il a félicité ironiquement Pedro Sanchez à propos des événements de Ceuta et lui propose d’accueillir la population de Gaza. Tout le monde a bien compris l’implication de l’entité sioniste dans l’affaire. Quant au Mossad, il ne cache même pas qu’il est partie prenante de l’opération. On pouvait lire, dès le 1er août, sur le compte X officiel des espions sionistes : « La chute de l’Espagne a commencé. Nous n’oublions jamais, nous ne pardonnons jamais. ».
Enfin, il existe un enjeu économique majeur : le contrôle du détroit de Gibraltar. Chassé de celui d’Ormuz, en difficulté avec celui de Bab-El-Maneb (entre pointe du Yémen et Corne de l’Afrique), l’impérialisme US a besoin de renforcer son contrôle, via le Maroc et le Royaume Uni, sur celui de Gibraltar. L’Espagne de Sanchez, n’obéissant pas en tous points à l’impérialisme dominant, apparaît comme un obstacle.
Pas d’illusion sur le gouvernement espagnol
Nous faisons le constat suivant : une opération rondement menée où le gouvernement marocain utilise la jeunesse de son pays à des fins géopolitiques et se moque comme d’une guigne du sort des gens qu’il a transportés à la frontière de Ceuta ne constitue en aucun cas un plaidoyer pour défendre le gouvernement espagnol. Si Sanchez et les siens sont le gouvernement espagnol qui a pris les positions et accompli les actes les plus pro-palestiniens au sein des gouvernements du bloc impérialiste occidental et, en particulier de l’UE, cela n’en fait pas pour autant un défenseur de la Palestine. Sanchez ne s’est jamais prononcé en faveur de la libération nationale de la Palestine, ni pour le démantèlement de l’entité coloniale sioniste génocidaire.
Pour autant, le peu ayant été dit et fait (critique de l’État colonial sioniste, dénonciation du génocide, rappel sine die de l’ambassadeur, refus de l’utilisation des bases US en Espagne pour l’agression impérialiste de l’Iran) suffit à mécontenter fortement les dirigeants sionistes et le président US. Ces derniers verraient d’un bon œil un changement de gouvernement en Espagne, et ne se cachent absolument pas d’appuyer l’opposition ultra réactionnaire composée du Parti Populaire et des néo-franquistes de Vox.
Le rapport du gouvernement Sanchez à la question coloniale pose aussi des questions. La position officielle espagnole sur le Sahara occidental a été ambigüe jusqu’au 18 mars 2022, ou le premier ministre Pedro Sánchez a rompu la position de neutralité historique de l’Espagne vis-à-vis du Sahara en affirmant que le plan d’autonomie du Maroc pour ce territoire constituait une feuille de route « sérieuse, réaliste et crédible ». Et nous voyons bien dans la citation plus haut de Sanchez, qu’il ne compte pas rendre Ceuta et Melilla indépendantes. Enfin, même si ce fut fait « en douceur », Sanchez a tout de même organisé le renvoi des candidats marocains à l’émigration à leur misère.
Ceuta, Melilla et la question coloniale
Cité romaine, puis byzantine, Ceuta devint la capitale d’un comté relevant du royaume des Wisigoths, dirigeant l’Espagne actuelle de 511 à 711. Cette dernière année, le comte Julien trahit le roi wisigoth Roderic, en livrant Ceuta au Berbère Tarik-ibn-Ziyad, puis partit de là à la conquête de la péninsule ibérique. Ceuta sera ensuite une possession de différentes dynasties arabes, les Idrissides puis les Omeyyades du califat de Cordoue et berbères, les Almoravides, puis les Almohades, enfin les Mérinides, à la tête d’un vaste empire dont la capitale était Fès. En 1415, le roi Jean Ier du Portugal et son fils Henri le Navigateur font la conquête de Ceuta. Quant à Melilla, également dominée tour à tour par les mêmes dynasties arabes puis berbères, est prise par les rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon. Leur arrière-petit-fils, le roi Philippe II d’Espagne, conquiert le Portugal en 1580 et en devient roi. Ceuta passe donc sous souveraineté espagnole et le restera en 1640 lorsque les Portugais, sous la conduite du duc de Bragance, se rendront de nouveau indépendants.
Il s’agit donc d’une colonisation ancienne, d’une nature différente de celle des débuts du stade impérialiste à la fin du XIXème et au XXème siècles. Ceuta et Melilla, n’en demeure pas moins, sont objectivement des colonies de la couronne espagnole, qui ont toute légitimité à revendiquer leur indépendance. En revanche, le rattachement au Maroc est également une revendication coloniale, le Maroc est une construction tardive, il n’existait pas lorsque Ceuta puis Melilla ont été conquises par les Portugais et les Espagnols. C'est par ailleurs une entité coloniale, au même titre que l’État colonial sioniste en occupant le Sahara occidental, sans parler des velléités d’indépendance des Rifains ; ou le royaume chérifien a pris la suite des colonisateurs français et espagnols ayant vaincu la République du Rif, dirigée par Abd-El-Krim en 1926.
En France, un numéro de duettistes pour les politiciens
L’affaire de Ceuta a été l’occasion d’une controverse écrite, sur les réseaux sociaux, entre le RN et LFI. Ainsi, Marine Le Pen a pu dire le 30 juillet : « Face aux entrées massives et coordonnées de migrants en Espagne, encouragées par le gouvernement espagnol, la France doit sans délai renforcer les contrôles à ses frontières. Et en 2027, nous stopperons cette folie en réservant la libre-circulation Schengen aux nationaux de l'UE. » ; ce à quoi Jean-Luc Mélenchon a répondu le même jour : « Marine Le Pen voudrait présider une grande puissance européenne, mais ne sait pas que Ceuta est une enclave espagnole au Maroc et est déjà exclue de l'accord Schengen pour la libre circulation des personnes. Aider l'Espagne est du simple bon sens. C'est aussi la soutenir contre d'éventuelles manipulations. Plutôt que d’instrumentaliser la situation contre un gouvernement voisin d'un pays ami, comme elle le fait, nous devrions demander une coordination européenne pour de l’aide humanitaire. Il y a déjà 27 morts : ne laissons pas l’Espagne seule face à l'épreuve ! ».
Les confrontations LFI/RN à propos de Ceuta sont intéressantes à examiner. Leurs discours se limitent aux migrants, raciste côté RN et antiraciste et humaniste côté LFI. Seulement aucun des deux ne dit que tout a été organisé par le roi du Maroc, avec le soutien quasi affirmé des USA et de l'État colonial sioniste. Le RN n’y a pas intérêt, révéler le montage organisé par le royaume marocain ruinerait tout le discours convenu sur l’invasion migratoire, ou autres, grand remplacement, servant de boussole idéologique au parti de Marine Le Pen. Mais, LFI non plus n’évoque pas les manœuvres du gouvernement et de l’État marocain. C'est évident ça mettrait du plomb dans l'aile à leur soutien au régime colonial du Maroc au Sahara occidental. Ils ne peuvent absolument pas dire que le royaume du Maroc organise cette pseudo migration, comme pointe avancée de l'impérialisme occidental avec le renfort des sionistes pour mettre le bazar en Espagne.
LO et le mythe de la « libre circulation »
Lutte Ouvrière répond aussi à Marine Le Pen, par la voix de Nathalie Arthaud, sa porte-parole, le 31 juillet : « Le Pen veut faire peur, et pour ce faire, elle ment. Elle fait croire que les jeunes marocains entrés par dizaines de milliers à Ceuta vont se retrouver demain en France. Mensonge ! ». Elle non plus, n’a pas un mot pour dénoncer le royaume du Maroc, mais proclame ensuite, un peu plus tard le même jour : « A Ceuta, l'extrême droite veut faire croire à des hordes sauvages qui n'existent pas. Liberté de circulation et d'installation pour tous. (Enfin, pas besoin de la demander pour les riches, ils l'ont déjà). ». Évidemment, elle a parfaitement raison à propos des soi-disant hordes sauvage, fantasme des réactionnaires.
Mais, elle parle, une énième fois de « liberté de circulation ». Pour le Parti Révolutionnaire Communistes, il n’est pas juste de traiter ainsi la question de l’émigration vers l’Europe de populations venues d’Afrique pour fuir la misère ou la guerre ou les deux. Ces migrations ne sont pas volontaires, il n’y a là aucun désir de voir du pays. Et le rêve d’une vie meilleure tourne souvent au cauchemar, les États impérialistes occidentaux n’étant pas le paradis espéré ou promis. Par ailleurs, LO ne voit pas, ceci, pour les capitalistes, les hommes sont une marchandise comme une autre, et ils n’ont aucun scrupule à piller la force de travail des pays africains comme ils pillent leurs ressources. Pour les Révolutionnaires, il est juste que tous ces gens émigrant puissent vivre une vie épanouie dans leur pays, sans avoir besoin de se déplacer pour chercher un bonheur dérisoire ailleurs. Mais le pillage des nations n’intéresse pas LO, elle professe un internationalisme anti-nations. Ceci explique d’ailleurs leur incompréhension de la question coloniale, à cause de son lien avec la question nationale.
En conclusion
L’épisode viennant de se dérouler à Ceuta est une parfaite illustration de ce qu’est le monde capitaliste à son stade impérialiste. Le bloc impérialiste occidental lui-même est traversé par des contradictions. Menacé de perdre sa suprématie au profit de la Chine, l’impérialisme US veut resserrer les rangs derrière lui, pas une seule tête ne doit dépasser. Cela implique une obéissance absolue des vassaux de l’UE, ceci n’est pas, objectivement, le cas de l’Espagne. La Bourgeoisie espagnole a son propre agenda, incluant notamment l’accord gazier avec l’Algérie. Et Sanchez a besoin des autonomistes notamment basques et catalans, afin de disposer d’une majorité. Ces autonomistes sont assez fermement du côté de la Palestine ; c’est le cas, plus largement d’une partie non négligeable du peuple espagnol, des électeurs de Sanchez. Même si les divergences, au fond, ne sont pas si grandes, elles apparaissent insupportables à l’impérialisme dominant qui décline.
Au passage, ça ne dérange absolument pas les multinationales US ni leurs idéologues d’utiliser le royaume du Maroc pour la sale besogne et de sacrifier des êtres humains, conçus comme de simples pions sur un jeu grandeur nature. Le problème n’est donc ni la poussée migratoire, ni la circulation qui ne serait pas libre, encore moins le sort de Ceuta, le problème, c’est le capitalisme. C’est pourquoi le Parti Révolutionnaire Communistes se bat pour l’abattre.




