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Situation au Sahel : Une Interview d'André Bourgeot(1)

757-23/02/2022 André Bourgeot est Anthropologue Directeur de Recherche Émérite CNRS. Il travaille au Laboratoire d'Anthropologie Sociale à Paris. Sa carrière s'est essentiellement déroulée en Afrique saharo-sahélienne depuis le début des années soixante-dix, notamment en Algérie puis au Niger, au Mali et à un degré moindre au Tchad.

(Expertise en anthropologie du développement). Dans le cadre d'une approche comparative, elle a porté sur les sociétés nomades touarègues (Algérie, Niger et Mali) arabes et touboues (Tchad). Il est l'auteur de nombreuses ouvrages et publications scientifiques. Il est considéré comme un des bons connaisseurs du Sahel.

Question 1.
La situation au Sahel a connu ces derniers mois et semaines une nouvelle actualité avec des coups d'états au Mali et au Burkina Faso et l'expulsion de l'ambassadeur de France du Mali. De quoi cette évolution de la situation est-elle révélatrice ?

Depuis l'opération militaire française Serval (11/01/2013 - 15/07/2014) dans le septentrion malien, sous la présidence de François Hollande, et à la demande du Président de la République par interim, le Professeur Dionkounda Traoré, alors Président de l'Assemblée Nationale, jusqu'à ce jour de 2022, le Mali a connu de grandes turbulences politiques, sécuritaires et militaires.
L'opération Serval avait pour objectif d'endiguer la descente des groupes armés salafistes djihadistes    affiliés soit au Groupes de soutien à l'islam et aux musulmans, soit à l'État islamique au grand Sahara    (EIGS) affilié à Daesch (État islamique) sur Bamako.
D'abord perçue comme une armée de libération qui avait stoppé l'avancée des djihadistes à Konna et à Djabali, l'opinion publique malienne se retourna contre cette intervention militaire découvrant que les objectifs déclarés n'étaient pas en correspondance avec les pratiques appliquées.
À l'opération Serval intervenant au seul niveau national, succéda l'opération internationale Barkhane qui a débuté le 01/08/2014 et qui s'achève aujourd’hui dans l'espace saharo-sahélien concernant les États suivants : Mauritanie-Mali-Niger-Burkina Faso-Tchad). Tout cet espace ayant été militarisé.

Question 2.
L'opération Barkhane lancée en 2014 est aujourd'hui en discussion. Par rapport aux objectifs affichés de combattre le terrorisme, quel est le sens profond de cette intervention ? Quelle issue pour cette opération ?

Il s'est avéré que les objectifs de Barkhane n'ont pas été atteints. En effet, ces groupes armés djhadistes se sont répandus d'une part sur les 2/3 du territoire malien et, d'autre part sur les États voisins, notamment au Burina Faso avec la création (décembre 2016) de la « Katiba » (« Bataillon » ; « phalange ») Ansarul islam.
Par ailleurs, le soutien de la politique française et sa complicité avec l'ex-rébellion indépendantiste à dominante touarègue du MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad) a révélé la duplicité de cette politique qui s'est manifestée par l'interdiction faite aux Forces Armées Maliennes (FAMAs) de pénétrer dans Kidal (« capitale » de l'Adagh des Ifoghas) administré par le MNLA, violant ainsi la souveraineté et l'intégrité du territoire national malien et porteuse, de facto, d'un format de partition territoriale.

Question 3.

On parle beaucoup de la présence militaire et économique russe dans la région. Qu'en est-il exactement. Qu'est ce qui intéresse particulièrement les puissances impérialistes dans la région ?

La présence de la Russie et de la société privée Wagner composée de mercenaires dirigés par Evgeni Prigogyne (proche du Kremlin), fait l'objet d'enjeux politiques et économiques.
Du point de vue de la junte issue des coups d'états du 18 août 2020, renouvelé le 15 mai 2021, qui ont mis en place un gouvernement de transition, il s'agit de formateurs russes. Elle récuse ainsi l'appellation « mercenaires ».
Ce gouvernement de transition avait annoncé que sur une période de 18 mois, il s'assignait d'une part la charge d'assainir les situations politiques préexistantes, minées par une gouvernance corrompue et défaillante, et d'autre part, d'organiser des élections présidentielles annoncées pour le 27 février 2022 pour un retour à l'ordre constitutionnel. Ces objectifs n'ont pas été atteints et ils ont été remis en cause par la junte au pouvoir qui réclame une prolongation de 4 ans. Cela a généré des sanctions politiques et économiques    décidées par la Communauté économiques des États d'Afrique de l'Ouest (CÉDÉAO) dont les victimes sont les populations maliennes.
Du point de vue de la communauté internationale, et singulièrement de la France, il s'agit bien de mercenaires qui, par ailleurs interviennent en Libye, en République Centre Africaine et en Syrie. et qu'elle    considère   comme des « prédateurs » qui ont commis de graves exactions en RCA, peu soucieux des droits humains et dont les objectifs seraient de créer des sociétés de droit malien soumis aux intérêts russes qui visent à intervenir sur des ressources extractives plus que prometteuses.

Question 4.
Le Sahel et le continent africain en général font l'objet d'une attention particulière économique et militaire des grandes puissances quels intérêts y défendent-elles ?

La présence de soldats russes (sic) au Mali,, en RCA, l'offensive culturalo diplomatique turque (et en définitive politique), et l'importance des relations économiques sino-africaines, à travers des projets de développement multiples fondés sur les valeurs du « gagnant-gagnant », bousculent sérieusement les intérêts de la France-Afrique en déclin.

Question 5.
Selon des économistes, le continent Africain peut tirer son épingle du jeu en développant de larges coopérations internes visant à unifier son marché. Y-a-t-il des mouvements dans ce sens ? Quelle est ton opinion sur la question ?

Il existe certains mouvements progressistes ancrés dans des rapports de solidarité dénonçant les tutelles des politiques françaises et s'appuyant sur des manifestations de masse hostiles à ces politiques, et qui pourraient déboucher, le cas échéant, sur des coopérations intra-africaines. Un des aspects qui corroborent ces processus, est la contestation du Franc de la Communauté financières d'Afrique (FCFA) considéré comme une entrave majeure à la souveraineté des États africains soumis à cette tutelle financière. Pourtant, ce n'est pas la création de l'ÉCO    qui est à l'ordre du jour et qui se substituerait au FCFA qui en changerait la nature.
Ces solidarités en formation visent également, en ce qui concerne l'Afrique de l'Ouest, à dénoncer    les organisations sous régionales telles que la Communauté économiques des États d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), accusée d'être le « syndicat des chefs d'États » dont les douloureuses sanctions s'appliquent essentiellement sur les peuples concernés.
Si autrefois, les diverses opinions considéraient que « l'Afrique est mal partie », les manifestations populaires augurent de frémissements politiques qui révèlent une Afrique qui se réveille et qui pourrait accoucher    à terme (mais quand ?..) d'un « nouvel ordre africain »..

Question 6.
On montre des manifestations populaires contre la présence française, où en sont ces luttes, queles sont les forces et mouvements syndicaux et politiques dans cette région.

Pour ce faire il conviendrait que ces manifestations populaires qui contestent et dénoncent les politiques françaises humiliantes, puissent être porteuses de projets de sociétés., ce qui n'est pas encore à l'ordre du    jour car la phase actuelle de ces processus politiques concernent l'affirmation réelle (et non formelle....) des souverainetés nationales visant à se dégager de l'emprise du néo colonialisme dont les relais actuels sont constitués par une élite politique issue des appareils d'État qui apparaissent comme le creuset de la formation d'une « classe sociale » dans son acception pré marxiste.
Pour l'heure, on assiste cependant à des tentatives de regroupements de forces politiques susceptibles de dépasser la phase actuelle au profit de timides retour à une idéologie politique porteuse de futures transformations sociales qui pourraient devenir opérationnelles : l'Histoire en témoignera !

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(1)André Bourgeot est Anthropologue Directeur de Recherche Émérite CNRS. Il travaille au Laboratoire d'Anthropologie Sociale à Paris. Sa carrière s'est essentiellement déroulée en Afrique saharo-sahélienne depuis le début des années soixante-dix, notamment en Algérie puis au Niger, au Mali et à un degré moindre au Tchad. (Expertise en anthropologie du développement). Dans le cadre d'une approche comparative, elle a porté sur les sociétés nomades touarègues (Algérie, Niger et Mali) arabes et touboues (Tchad). Il est l'auteur de nombreuses ouvrages et publications scientifiques. Il est considéré comme un des bons connaisseurs du Sahel. Depuis l'an 2000 il a élargi ses domaines de recherche aux éleveurs bouriates de Sibérie (Okrug d'Aguinskoê, Oblast de Tchita) et aux agro-transhumants kirghizes de l'Oblast de Naryn autour du lac Song Kol au Kirghizstan.

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