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Interview de Emmanuel Lépine secrétaire général de la Fédération Nationale des Industries Chimiques FNIC-CGT

1. Les industries chimiques représentent un large secteur d’activité industrielle. Quels changements observe-t-on dans la concentration et la structure du capital dans ce secteur ?

Notre Fédération couvre cinq grands secteurs professionnels : la chimie, le caoutchouc, la plasturgie, le pétrole et les industries de santé (fabrication et diffusion du médicament). L’ensemble de ces secteurs couvrent une grande quantité de besoins directs des consommateurs finaux, et les quatre premiers sont également indispensables à la bonne marche de l’ensemble des autres secteurs industriels. Par exemple, la chimie est dénommée « la mère des industries » car sans chimie, pas de métallurgie ni d’industrie minière, pas d’industrie du verre, d’agro-alimentaire, d’aéronautique, etc.

Ces activités constituent des secteurs extrêmement capitalistiques, la part des salaires ne représente qu’une faible partie du capital engagé, notamment au regard des investissements. Le summum est atteint avec les grands groupes de raffinage de pétrole, où la part des salaires dans la valeur ajoutée représente moins de 10% de la valeur ajoutée produite. Quand on entend les employeurs de nos secteurs se plaindre d’un supposé « coût du travail », quand on les voit bénéficier d’allègements de cotisations salariales, y compris l’ancien CICE aujourd’hui pérennisé, on se dit qu’il y a un gouffre entre les paroles et la réalité.
Depuis toujours, le capital est concentré entre quelques mains. Au cours des décennies précédentes, il y a eu un processus continu de concentration. Qu’on se souvienne des méga-fusions des années 2000 qui ont créé des quasi-monopoles privés, dans le secteur du pétrole (TOTAL absorbe alors FINA puis ELF ; SHELL se désengage du raffinage en France au profit du Suisse PETROPLUS qui finira par ferrailler toutes ses installations de production, EXXON fusionnant avec MOBIL), ainsi que dans le secteur du médicament (SANOFI absorbant SYNTHELABO, puis AVENTIS). On peut aussi citer des exemples dans la chimie et les autres secteurs.
Ces activités dégagent un cash énorme, une rémunération vers l’actionnaire qui n’a cessé d’augmenter, y compris quand il faut les payer au moyen d’un endettement bancaire du groupe ! Ce cash trouve aussi une utilisation pour racheter des concurrents gênants, ou se séparer d’activités jugées insuffisamment rentables, comme par exemple SANOFI qui veut aujourd’hui stopper toute son activité chimique avec son projet Pluton-Alastor. On pourrait aussi parler du secteur du caoutchouc, avec MICHELIN qui concentre l’une après l’autre toutes ses productions dans des pays où l’on peut exploiter le travailleur et polluer la nature sans contrainte. Idem pour BRIDGESTONE et HUTCHISON, filiale de TOTAL.
Les crises capitalistes comme aujourd’hui celle qu’on attribue faussement au COVID ne remettent pas en cause ce phénomène, bien au contraire. Elles sont l’occasion d’une accélération de ces phénomènes, qui voient une recomposition du capital à grande échelle.

2. Quelle est l’état du rapport des forces salarié /patronat dans la chimie, où en sont les différentes forces syndicales ?
Dans nos secteurs professionnels, la CGT reste la seule organisation syndicale qui soit en capacité de mobiliser les travailleurs, sur des sujets locaux comme nationaux, la mobilisation restant la seule arme avec laquelle les salariés peuvent agir face à l’arbitraire patronal. Notre Fédération a analysé la stratégie qui a consisté, à une époque, à rechercher l’unité organique des syndicats, autrement dit, le syndicalisme rassemblé, la stratégie dont l’objectif est d’opposer un front large d’organisations syndicales. Cette stratégie a des résultats très disparates en fonction des périmètres. Elle peut être efficace dans les sites ou les entreprises, au plus près des travailleurs, lorsque le sujet est précis, par exemple, une augmentation de salaire. L’ensemble des syndicats est alors sous contrôle ouvrier dans la lutte, et les risques de dérives ou de trahisons par les directions syndicales sont faibles.
Il n’en va pas de même quand on élargit le périmètre, au niveau d’une branche professionnelle, et pire, au niveau national interprofessionnel, où règnent les centrales syndicales qui ne visent qu’au meilleur aménagement possible pour les travailleurs sans remettre en cause le système économique, pourtant source de toutes les contradictions. Le simple examen des reculs sociaux depuis 40 ans démontre l’échec de cette stratégie au niveau national interprofessionnel.
Nous faisons ainsi partie, dans la CGT, de ceux qui considèrent que si l’unité syndicale peut être utile et efficace dans l’entreprise, et encore, tout dépend des sujets et de la répartition du rapport de forces à ce niveau, elle est clairement contre-productive et pour tout dire, néfaste au niveau national interprofessionnel. Et qu’il faut ainsi changer de stratégie. Cela n’est pas une posture dogmatique, mais au contraire une orientation pragmatique, issu de l’analyse concrète de la situation.
Cette stratégie orientée vers la lutte est dictée également par l’existence en face de nous, d’un patronat particulièrement rétrograde, héritier des grands cartels du 20e siècle. La lutte des classes est ainsi une réalité pour nombre de nos militants dans leur activité quotidienne, les atteintes aux libertés syndicales, parfois d’une violence inouïe, sont loin d’être rares.
Bien sûr, cette réalité est rattrapée comme partout, par le climat de peur dans la tête des salariés, alimenté par le gouvernement et par les directions d’entreprise, en ces temps de pandémie. Malgré cela, les militants de la FNIC font chaque jour un travail pour alimenter la bataille des idées et transformer le mécontentement général en action revendicative.

3. Peux-tu nous parler des luttes et en particulier des luttes actuelles, quels sont leur contenu? On se souvient de la longue lutte des Good-Year contre la fermeture de l’entreprise, se résument-elles à empêcher des fermetures ? Depuis des décennies, les gouvernements successifs s’emploient, pour le compte du patronat, à liquider les conquêtes sociales, selon toi quelle stratégie syndicale est de nature à les faire reculer ?
Toute lutte doit partir d’une réalité existante et non d’une situation rêvée. Empêcher les fermetures ou la réduction des activités, c’est la réaction naturelle et de légitime défense quand on sait qu’on va perdre ses moyens d’existence, alors qu’on a une famille à nourrir et le crédit de la maison à rembourser. C’est le cas chez CARGILL (59), chez TOTAL GRANDPUITS (77) ou chez TORAY (64). Ce ne sont que quelques exemples. Ces combats sont acharnés voire parfois héroïques, ils sont nécessaires. Ils visent à agir sur les conséquences de la politique patronale, que ce soit en temps de crise ou non. La question est de savoir si on ne pourrait pas agir sur la cause, tous ensemble, plutôt que sur les conséquences, les uns après les autres. La cause, c’est le régime économique. Les conséquences, c’est l’impact sur les emplois, la remise en cause des garanties collectives comme les salaires, le temps de travail.
C’est à la Fédération d’organiser les syndicats pour les amener à agir de la manière la plus efficace possible, en agissant sur les causes plutôt que les conséquences. C’est l’idée et l’objectif des marches pour l’emploi et la dignité que nous avons initié depuis juin 2020. Elles visent à rassembler les travailleurs sur des perspectives concrètes, larges, interprofessionnelles car l’attaque est bien globale. La manifestation nationale à Paris le 17 octobre a été le point de convergence de ces marches, rassemblements, manifestations, grèves dans différents bassins d’emploi en France. Elle s’est poursuivie par les Assises nationales pour un changement de société le 29 octobre à Martigues, où 400 militants CGT de 20 fédérations professionnelles et 70 départements ont réfléchi à une autre stratégie de lutte que celle qui se borne à être défensive.
Un plan d’action a été dégagé, avec pour fil d’ancrer les luttes sur le terrain, notamment en fédérant celles qui existent dans les entreprises menacées par les patrons et le capital, comme chez BRIDGESTONE, FAMAR, TOTAL ou SEPR, par exemple, de manière à donner espoir et prendre appui sur d’autres secteurs moins touchés ou plus faibles. La date du 5 décembre est appelée comme une date de mobilisation mais l’important, c’est qu’un processus est en route, il nous faut préparer à stopper l’économie, la machine à faire des profits. Car si nous ne le faisons pas, si nous ne portons pas d’alternatives de changement de société aux travailleurs, on laisse la place dans les têtes aux seuls qui offrent des perspectives, mais de toute autre nature, à savoir l’extrême-droite.

4. La FNIC-CGT est adhérente à la FSM, qu’est ce qui a justifié ce choix ?

Nous considérons que l’internationalisme n’est pas une revendication à côté ou « en plus » des autres, mais que c’est le fondement de notre conception du syndicalisme. Nous avons une analyse de classe de la société dans laquelle nous vivons. C’est vrai dans l’atelier de travail, dans la cité, à l’école ou encore dans le domaine politique. C’est notre structuration en classes sociales antagonistes entre les producteurs de richesse que sont les travailleurs, et ceux qui les exploitent, qui caractérise notre société.
Cette analyse s’élargit bien sûr jusqu’au niveau international. L’entrée de la CGT dans la CES avait pour visée de transformer cette dernière, institution européenne d’accompagnement du « projet européen », autrement dit du cartel capitaliste qu’on nomme « Union européenne ». Comme pour le syndicalisme rassemblé, nous avons fait le bilan, après 15 ans dans cette situation, au début des années 2010. La CES ne s’est pas transformée en contre-pouvoir de la politique européenne, de plus, elle n’organise pas les luttes au niveau européen, la crise de 2008, où chaque classe de travailleurs s’est battue seule dans son propre pays face à l’austérité, l’a montré de manière éclatante.
En parallèle, la FSM, organisation quasi-moribonde après la chute de l’URSS, s’est transformée en profondeur à l’occasion de son congrès de la Havane en 2005, pour redevenir une organisation de lutte de classes, avec ses imperfections et ses atouts, ces derniers finissant par l’emporter sur les premiers.
Après un débat large dans notre Fédération, nous avons donc décidé de ré adhérer à la FSM lors de notre congrès de 2014. Aujourd’hui, la FSM est une organisation dynamique, indépendante du grand capital, ce que n’est ni la CES, ni la CSI. Elle fait le choix difficile de porter l’exigence d’un changement de régime économique comme objectif pour la classe des travailleurs. C’est aussi notre opinion et notre combat, souvent difficile, mais pourtant nécessaire.

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