N° 996 23/09/2026 Dans le Communistes Hebdo N°980 à propos de l'encyclique papale : Magnifica humanitas, consacré à l'Intelligence artificielle, nous avons consacré une chronique à ce sujet intitulée : " Intelligence Artificielle et lutte de classe : une page à écrire ". La conclusion de ce texte : " Aux marxistes de se mettre au travail afin de produire une analyse matérialiste de l'IA et d'aider les révolutionnaires à intégrer ces données dans leur besace militante et idéologique ! " indiquait clairement que pour nous le chapitre était loin d'être clos. Nous y revenons aujourd'hui pour deux raisons au moins. La première tient à l'abondante littérature concernant les investissements massifs dans le domaine de l'IA, les spéculations sur les profits potentiels qui résulteront de ces investissements et les conséquences sur le travail salarié et son exploitation capitaliste. La deuxième raison tient aux alertes lancées par des patrons de l'IA allant jusqu'à suggérer qu'il en allait de la survie de l'Humanité et préconisant d'appuyer sur le bouton pause ! Ainsi, Anthropic a demandé en juin une pause coordonnée au niveau mondial. Sam Altman a également évoqué la nécessité de ralentir le rythme du développement de l'IA.
Concernant les investissements massifs dans l'IA, Michael Roberts fait observer dans son blog sous le titre " l'IA et le boom des profits " ceci " les prix d'utilisation des modèles d'IA s'effondrent face à la concurrence accrue des modèles chinois, tandis que le coût des GPU (processeur graphique), de la mémoire, des serveurs et de l'énergie demeure extrêmement élevé. Il en résulte un écart croissant entre ce que les clients paient et le coût de construction de l'infrastructure sous-jacente à l'IA ". Selon lui, cette situation pourrait être un frein significatif au développement de l'IA : " Une IA moins chère pourrait entraîner une croissance massive de son utilisation, mais la question cruciale est de savoir si cette croissance se traduira par de réels profits. BCA estime que les entreprises d'IA devront générer 10 000 milliards de dollars de revenus par an rien que pour justifier leurs investissements, soit l'équivalent des dépenses mondiales annuelles consacrées à l'alimentation ou à la santé ! L'IA pourrait devenir beaucoup moins chère à utiliser, mais si les retours sur investissement ne suivent pas les coûts de développement, les investisseurs pourraient rapidement se rendre compte que le boom de l'IA génère beaucoup de revenus sans pour autant dégager des profits suffisants." Ce constat fait dire à Ed Zitron au sujet de l'IA que : " On a vendu un mensonge à tout le monde. " Il précise sa pensée en affirmant : " On dirait que tout le monde est obsédé par l'idée d'engloutir des milliards de dollars dans l'espoir théorique que l'apprentissage automatique puisse remplacer les êtres humains, et que plus on investit, plus il devient « intelligent » et « performant ». Investir de l'argent réel dans les travailleurs – améliorer leur quotidien, leurs conditions de travail, leur apprendre de nouvelles choses, perfectionner leurs compétences, les récompenser pour leurs efforts, etc. – n'aurait-il pas de meilleurs effets que de déverser des centaines de milliards de dollars dans une machine qui ne fait que simuler un travail ?".
Cette remarque de Ed Zitron nous amène directement au débat sur les risques du développement d'une IA pouvant " prendre la main " et conduire l'Humanité à sa destruction. Ces thèses sont contestées et tout particulièrement par Noam Chomsky soulignant : " « L'esprit humain n'est pas comme ChatGPT et ses semblables, un moteur statistique lourd de reconnaissance de formes, qui engloutit des centaines de téraoctets de données et extrapole la réponse conversationnelle la plus probable à une question scientifique. Au contraire, l'esprit humain est un système étonnamment efficace, voire élégant, qui fonctionne avec peu d'informations ; il ne cherche pas à déduire de simples corrélations entre les données, mais à élaborer des explications. Cessons de l'appeler intelligence artificielle et appelons-la par son nom : « logiciel de plagiat », car elle ne crée rien, elle ne fait que copier des œuvres existantes, d'artistes, en les modifiant suffisamment pour contourner les lois sur le droit d'auteur. " Pour autant N. Chomsky ne rejette pas l'usage de l' IA. Il engage à une approche de l’IA pouvant rester alignée sur les valeurs humaines, où cette technologie serait un outil de soutien à nos propres capacités, plutôt qu’un rival. Et là, on touche du doigt la question cardinale : l'IA pas plus qu'une autre technologie n'existe hors des rapports de classe. Rappelons de ce point de vue ce qu'en disait Karl Marx : " Voici les faits réels, que l'optimisme des économistes déforme : les ouvriers, chassés de l'atelier par les machines, sont jetés sur le marché du travail. Leur présence sur le marché du travail accroît la force de travail à la disposition de l'exploitation capitaliste… L'effet des machines, présenté comme une compensation pour la classe ouvrière, est au contraire un fléau effroyable." Le problème n'est donc pas le fléau et l'apocalypse annoncés mais bien de qui : produit l'IA, en détient le monopole, ql'utilise et pourquoi ? et cela dans une société dominée par le mode de production capitaliste, cela s'appelle un enjeu de classe. Nous laisserons la conclusion à Michael Roberts résumant clairement cet enjeu : " Plutôt que de développer l'IA pour générer des profits, supprimer des emplois et menacer les moyens de subsistance, une IA sous propriété et planification communes pourrait réduire le temps de travail pour tous et libérer les humains des tâches pénibles afin qu'ils se concentrent sur le travail créatif que seule l'intelligence humaine peut accomplir." Le champ de la lutte de classe s'élargit donc et notre classe doit donc bien être porteuse de cette exigence.