Gantry 5

 

N° 912 12/02/2025  La bataille contre la réforme des retraites a mobilisé des millions de travailleurs et c'est à coups de 49-3 que le gouvernement d'E. Borne l'a imposé contre la volonté de la majorité des Français. Cette bataille sociale est toujours présente dans la vie politique. Ce que tente le gouvernement Bayrou avec son conclave rassemblant patronat et syndicats, c'est de faire passer la réforme moyennant quelques petits aménagements et à préparer les esprits à une réforme plus profonde (retraite par points et capitalisation). Cet article vient justement rappeler les enjeux de classe que représente la bataille des retraites.
Le système de financement des retraites, depuis la fondation de la Sécurité sociale en 1945 par le communiste Ambroise Croizat, repose sur l’idée que les richesses produites par le travail servent à financer cette période de vie qu’est la retraite. Il s’agit de mettre à contribution les possesseurs des moyens de production et d’échange dont les profits sont largement produits par la période de travail des salarié.e.s
Des mesures ont déjà été promulguées qui défont le système élaboré en 1945 : suppression des administrateurs de la Sécurité sociale élus par les salariés ; dépossession des Caisses de retraite de leur pouvoir en faisant voter le budget de la Sécurité sociale par le Parlement.
D’autres mesures évoquent une retraite par capitalisation ou une retraite à points, système cher à Macron qui rêve de défaire les réalisations issues du Conseil National de la Résistance, permettant d’individualiser et d’éliminer définitivement la question de la responsabilité du capital
Depuis des décennies, la politique consiste à exonérer ces propriétaires du capital des impôts, taxes et contributions : parler de financer les retraites par l’impôt – dont la mise en place par Rocard de la CSG est une préfiguration- est une manière d’exonérer le capital de sa contribution ; parler de solidarité entre les générations comme on l’entend aujourd’hui est énoncer une régression qui ramènerait aux sociétés de secours mutuel du début du XXe siècle; traiter de la durée des cotisations, déjà augmentée avec les réformes Touraine de 2015, revient à masquer insidieusement un allongement de la durée de la période de travail .
Karl Marx l’a bien dit « la production capitaliste, qui est essentiellement production de plus-value, absorption de travail extra, ne produit pas seulement, par la prolongation de la journée qu’elle impose, la détérioration de la force de travail de l’homme en la privant de ses conditions normales de fonctionnement et de développement, soit au physique soit au moral, elle produit l’épuisement et la mort précoce de cette force. »1. Les statistiques sur les inégalités d’espérance de vie le confirment. Le travail, contraint par les procédés et les procédures inventées par les employeurs pour accroitre sans cesse la productivité, use lentement la vie des salariés. Cette usure est amplifiée par des conditions de vie difficiles (logement, déplacements, crédits…). Paradoxalement, le chômage tue plus rapidement encore par l’anxiété qu’il engendre. Qu’importe, le Capital n’a rien à faire du temps de repos « Il est évident que le travailleur n’est rien autre chose sa vie durant que force de travail et, qu’en conséquence tout son temps disponible est, de droit et naturellement, temps de travail appartenant au capital et à la capitalisation. Du temps pour l’éducation, pour le développement intellectuel, pour l’accomplissement des fonctions sociales, pour les relations avec les parents et amis, pour le libre jeu des forces du corps et de l’esprit, même pour la célébration du dimanche et cela dans le pays des sanctificateurs du dimanche, pure niaiserie ! »2 Pourtant, comme le disait encore Marx, si le travail ne laisse au travailleur que « peine et tourment », le non-travail représente « liberté et bonheur » non pas seulement un temps pour le plaisir et l’amusement mais un temps permettant « un travail attractif », une sorte « d’auto-effectuation »3
La seconde de ces vérités permet de comprendre que le grand gagnant est le patronat qui profite doublement de la situation. D’abord augmenter la durée de la vie de travail en passant d’une retraite à 60 ans en 1983, puis à 62 ans en 2010 pour atteindre 64 ans en 2025, et pourquoi pas, cinq ans plus tard, 67 ans, comme en Allemagne ou au Danemark, c’est diminuer le prix du travail. L'allongement de la durée de cotisation (loi Touraine) pour toucher une retraite complète va dans le même sens. Marx le démontre arithmétiquement : dans un premier temps « une simple prolongation de la durée du travail fait réellement baisser le prix du travail même si son taux nominal n’est pas rabaissé », dans un deuxième temps le prix nominal diminue lui aussi. Ensuite le capitalisme profite de cette baisse du prix du travail pour « reculer encore plus loin la limite de la durée du travail » et, en alignant des salaires et des retraites « misérables » sur « la vileté des prix des produits » espère jouer gagnant dans la concurrence mondialisée.4
Ensuite, augmenter la durée de la vie de travail, c’est réduire le nombre de retraité.e.s puisque l’espérance de vie n’augmente plus guère5. La mort faisant son œuvre cela revient à diminuer automatiquement le montant de la contribution patronale. Passer à une retraite à point, comme le souhaitait le gouvernement avant que les grèves et manifestations de 2019 et 2020 ne l’obligent à y renoncer, aurait offert au Medef l’individualisation qu’il réclame depuis toujours. Le capitaliste ne connaît que des individus isolés, disait Marx, tout simplement parce qu’il « paye à chacun des ouvriers sa force de travail indépendante, mais ne paye pas la force combinée. »6. Le patronat fidèle à ce point de vue souhaiterait plutôt que chacun finance sa sécurité (assurance, retraite…) ; Avec le système à point -enfin ! -chacun cotiserait pour lui-même. Plus de solidarité interprofessionnelle et intergénérationnelle ! Et surtout, aucune participation des possédants !
Troisièmement, sachant que leur temps leur était arraché, les salariés, hommes comme femmes, ont toujours lutté pour réduire la durée du temps de travail « la lutte pour la durée du travail ne peut être qu’une guerre civile longue, opiniâtre et plus ou moins dissimulée entre la classe capitaliste et la classe ouvrière. »7 Faut- il rappeler qu’une enquête des commissaires de police de Paris montre, qu’en 1904, les « vieux » se suicidaient pour ne pas être à la charge de leurs enfants ? Faut-il rappeler les luttes des fonctionnaires pour se voir reconnaître leur droit à une pension en 1853, les luttes des mineurs pour obtenir, en 1894, la mise en place d’un système de retraites, les grèves de 1906, 1908, 1909 pour obtenir, après les interventions de Jean Jaurès dans l’Humanité et à la Chambre des députés, la mise en place de la retraite des cheminots, les conflits qui suivent la Première guerre mondiale pour améliorer la retraite des ouvriers agricoles, les accords Matignon arrachés par une grève générale de trois semaines en 1936 ? Enfin comment ne pas oublier que l’ordonnance du 18 octobre 1945 qui crée le système de retraite actuel fondé sur la répartition est précédée de milliers de fusillés et de morts en déportation qui s’étaient dressés contre la dictature de Pétain et la dictature nazie. C’est toujours au prix de luttes intenses que la sécurité de l’existence a été améliorée. Transformer radicalement un système de retraite basé sur la solidarité et le collectif de travail en instituant une retraite qui allonge la durée de la vie de travail est pour le moins bafouer les droits mis en place par plus d’un siècle de luttes des salarié.e.s 
Il est vrai que ce n’est pas la première fois qu’apparaît « une révolte du capital » ni qu’elle est suivie d’une résistance des travailleurs « indomptable et sans cesse renaissante. »8
1 Marx Karl, Le Capital, Livre I, Paris, Éditions Gallimard, 1963 et 1968, (première édition 1867), 1053p., P.715, édition établie et annotée par Maximilien Rubel.
Marx Karl, Le Capital, Livre I, Op.cit., P.348-349
2 Marx Karl, Le Capital, Livre I, Op.cit., P.347
3 Marx Karl, Écrits philosophiques, Paris, Flammarion, Champs, 2011, 404 p., P.324, Textes traduits et présentés par Lucien Sève
4 Marx Karl, Le Capital, Livre I, Op.cit., P594-595.
5 Moisy Muriel, Les Français vivent plus longtemps mais leur espérance de vie en bonne santé reste stable, Études et Résultats, 2018, n°1046.
6 Marx Karl, Le Capital, Livre I, Op.cit., P.420 
7 Marx Karl, Le Capital, Livre I, Op.cit., P.381
8 Marx Karl, Le Capital, Livre I, Op.cit., P.372
Notre brochure
brochure
 
Bulletin d'adhésion
bulletin d'adhésion
 
Affiche
affiche