N° 895 17/10/2024 La désignation des lauréats des prix Nobel 2024 de physique et chimie a mis à l’honneur l’Intelligence Artificielle (IA) par l’attribution de celui de physique aux pionniers de cette technique (MM. Hopfield et Hinton) et celui de chimie à des utilisateurs avisés de cette technique appliquée à l’étude et conceptions de protéines (M Baker et MM Jumper et Hassabis). Il convient de souligner que trois des lauréats (Jumper, Hinton et Hassabis) ont mené leurs travaux au sein de Deepmind, entreprise britannique spécialisée dans l’IA (dont M. Hassabis est cofondateur), achetée par Google en 2014 (pour 300 millions d’€ environ).
Le débat au sujet de la nocivité de l’IA ou des merveilles qu’elle aurait la capacité d’engendrer n’est pas nouveau. Un fait ne porte pas à débat : cette technique, aujourd’hui un peu plus qu’émergente, reste entre les mains de grands monopoles du capitalisme numérique, désigné sous le sobriquet de GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), 100% états-uniens.
Le capitalisme numérique, c’est du très lourd de tous les points de vue
Le temps lointain des gentils étudiants, un brin utopistes, bricolant des circuits intégrés dans leur garage pour en faire des ordinateurs personnels est bel et bien révolu. Aujourd’hui, les valorisations boursières des GAFAM atteignent plusieurs milliers de milliards de dollars et ses entreprises sont devenues la colonne vertébrale du capitalisme nord-américain, tout comme l’étaient les compagnies pétrolières il y a quelques années. La numérisation de la vie économique et sociale fait la fortune de ses entreprises. Les tergiversations des États-membres de l’Union européenne au sujet de la fiscalisation des revenus européens de ces firmes démontrent – si besoin était – leur puissance. De fait, elles sont devenues incontournables du fait de l’imprévision des gouvernements, trop heureux des solutions de gains de productivité apportés par le numérique.
La Chine tente de s’affranchir de ce monopole en développant des entreprises concurrentes et nous avons connaissance de quelques rebondissements de la lutte sourde contre ce projet de souveraineté numérique (voir affaire Huawei). Il est toujours curieux d’entendre les alarmes contre les solutions numériques chinoises, grosses de dangers de surveillance/renseignements, alors que précisément les GAFAM présentent les mêmes dangers.
Retenons que le champ du numérique s’inscrit aussi dans la bataille impérialiste en cours, même si beaucoup d’équipements des GAFAM s’usinent… en Chine.
Un dernier point : les solutions numériques sont souvent présentées comme partie intégrante des transitions écologiques et/ou énergétiques. Les utilisateurs des outils numériques ne se doutent pas tous de la matière nécessaire à leur mise en œuvre, les tonnes de minerais à extraire (et rarement par des robots), les heures de travail d’usinage et pour finir les tonnes de déchets générés après l’obsolescence des outils. Certains pays africains proposent de stocker ces déchets au détriment de l’environnement local. En un mot, le numérique, c’est beaucoup d’énergie dépensée en amont et aussi en aval avec l’installation de centres de données (data centers) qui nécessitent aussi beaucoup d’énergie électrique.
Et pour couronner le tout, l’IA !
L’IA demande une quantité phénoménale de données (et donc pour faire suite avec ce qui précède encore plus de centres de données). Le progrès des microprocesseurs (vitesse de calcul) permet aujourd’hui de traiter davantage de données en des temps plus court. A cela, s’ajoutent des perfectionnements dans les processus de traitement de l’information (qui ouvre la porte au prix Nobel) et nous voilà passés dans l’ère de l’IA.
Aussi puissant paraît le concept de l’IA, il n’en dépend pas moins du travail de petites mains, payées à moins de 5 $ par jour, désignées comme les « forçats du clic ». Ces travailleurs, payés à la tâche, sont au nombre de 100 millions sur notre planète (260.000 en France, le gros des troupes, quelle surprise ! – se concentre dans les pays à faible revenu). D’après notre compréhension, leur travail consiste à écarter les informations inutiles ou nuisibles pour que les process de l’IA travaillent sur des données « saines ». Il peut aussi s’agir de traduction, de sélections d’images, de vérifier la pertinence des résultats des moteurs de recherche, etc.
De fait, l’IA est déjà entrée dans nos vies quotidiennes, notamment en termes de matraquage publicitaire ciblé. Dans le monde du travail, la crainte de suppression d’emplois, surtout dans le tertiaire, est vive dans la mesure où l’IA permettrait de remplir des travaux « basiques » en lieu et place de salariés. Les emplois considérés comme « peu qualifiés » ne sont pas les seuls sur la sellette : par exemple, un avocat pourrait utiliser une application IA qui pourrait fournir des synthèses juridiques aussi bien qu’un assistant juriste. Il s’agit du phénomène récurrent du « progrès » technique qui permet de remplacer du travail vivant. Pour l’instant, les projections sont bien incertaines : des rapports ont évalué les pertes d’emplois en France à 800.000 postes avant la fin de la décennie[1]. Dans le monde, une étude de l’OIT prévoit une perte de 75 millions d’emplois (administratifs essentiellement)[2].
Il est clair que si l’IA conduit à des gains de productivité, le capital utilisera ce levier pour améliorer ses marges d’autant que l’IA impacte précisément les secteurs tertiaires dans lesquels les gains de productivité sont structurellement faibles.
Un autre débat curieux a vu le jour autour de la possibilité d’une IA communiste. En creux, et sans doute à leur corps défendant, les personnes, qui l’ont ouvert, admettent implicitement que l’IA est capitaliste, c’est-à-dire dans le langage de la pensée dominante, l’IA est démocratique et libérale. L’IA, aussi intelligente soit-elle, n’est finalement servie que par la médiocre intelligence des hommes, et comme disent les économistes au sujet de leur modèle : « Garbage in, garbage out » (avec des hypothèses fausses, vous sortez des résultats faux, traduction édulcorée).
Ce débat n’est pas aussi anecdotique qu’il n’y paraît : l’IA recèle une dimension idéologique forte. Par rapport à la domination des GAFAM, l’IA représente une couche supplémentaire à la domination de ce capitalisme dont les outils s’insinuent profondément dans la vie sociale et économique et renforce sa « douce » domination.
L’IA est sans doute un excellent outil mais comme tous les outils, cela dépend de qui le prend en main, elle est donc comme toutes les techniques marquées par les rapports de classe. Dans le paysage actuel, les travailleurs ont à raison tout à craindre de l’introduction massive de cette technique dont le contrôle politique au service des salariés dépend de leurs luttes pour qu'il en soit ainsi. Nous voulons dire aussi que son orientation prioritaire doit aller vers les domaines de recherche où son apport peut permettre des avancées significatives dans le traitement des données. Il est donc grand temps de mettre à l’ordre du jour la question de la souveraineté numérique et au profit de qui !




