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Crise de l’énergie ? Quelle crise ?

751-13/01/2022 L’augmentation des prix de l’énergie actuelle est d’une toute nouvelle espèce : elle ne prend pas la forme traditionnelle du renchérissement du baril du pétrole mais de l’envolée des prix du gaz naturel, du charbon et en corollaire du prix de l’électricité.

 

Prix nergie

Prix de marché (TTF : marché du gaz en Europe), Asian spot LNG (prix asiatique du Gaz Liquéfié Naturel), German power ( marché de l’électricité en Allemagne), Brent (catégorie de pétrole européen)

Cette poussée des prix de l’énergie, qui affecte essentiellement l’Europe et l’Asie, s’explique par l’opposition d’une forte demande soudaine liée à la reprise après la crise pandémique et d’une offre perturbée, en terme de fonctionnement par la crise COVID (maintenance décalée, production ralentie faute de personnel), incendies sur des sites d’exploitation majeurs de gaz naturel en Russie et en Norvège, intempéries au Texas, région productrice et exportatrice de gaz (sous forme liquéfiée), etc.

Si nous en restions là, comme le propose l’Agence Internationale de l’Energie, branche spécialisée de l’OCDE, nous serions tentés de croire à l’effet « pas de chances ». Enfin, pas pour tout le monde, comme l’attestent les déclarations de Shell, premier acteur privé mondiale gazier qui, avec précaution, annonce des résultats exceptionnels de ses activités en fin d’année 2021 et se propose, comme prévu initialement, de racheter pour 4 Md£ (une paille pour Shell) de ses propres actions. Totalenergies (ex Total), son dauphin, ne devrait pas faire beaucoup moins bien…

Il faut également noter que les entreprises comme Engie, qui s’approvisionnent en gaz sous forme liquide (réfrigéré à -160°C et chargé sur des navires spécialisés, les méthaniers), n’ont pas hésité à détourner des cargaisons initialement destinées à l’Europe vers l’Asie, marché de meilleur rapport, augmentant par ce biais, la tension sur le marché européen. Il est également loisible de s’interroger sur le niveau bas de stockage en Allemagne (pays premier consommateur de gaz en Europe) qui a incité les opérateurs allemands à s’approvisionner sur le marché en urgence, augmentant là encore la tension.

Si certains vont tirer leurs épingles du jeu, d’autres vont y laisser des plumes car le marché est dans les faits un jeu à somme nulle. Ainsi, en Europe, de nombreux intermédiaires, les fournisseurs, nés sous les auspices de la libéralisation des marchés, ont fermé leurs portes car confrontés à des prix de marché qui explosent, ils ne peuvent pas intégralement passer cette hausse à leurs clients. C’est ainsi que des fournisseurs britanniques ou allemands ont mis la clé sous la porte, en France, les enseignes comme Leclerc ou Casino ont renoncé à vendre gaz et électricité.

Certains d’entre eux, qui avaient proposé des prix de vente aux particuliers indexés sur les prix de marché, ont renoncé à cette idée lumineuse, exigée par la Commission (au moins une offre de ce type dans l’offre commerciale). Multiplier par 10 la facture n’est pas de nature à conserver sa clientèle.

En Norvège, où ce système est le plus répandu, le nouveau gouvernement (travaillistes et écologistes) se demande comment faire. En Espagne, où les tarifs publics sont indexés sur les marchés de gros, le gouvernement a demandé à la Commission européenne une solution (ce serait une baisse des taxes) après avoir vaguement envisagé de fermer le marché et revenir à des prix administrés. Au Royaume-Uni, certains fournisseurs verraient bien le gouvernement leur verser 20 Md£ pour compenser la non répercussion de la hausse des prix de gros sur la facture de leurs clients.

De tout ceci, il ressort qu’en dernière analyse, le consommateur va payer soit directement par sa facture énergie, soit via les impôts (budgets publics), la facture finale.

Les patronats (hors énergies) sont en émoi : ils demandent instamment à leur gouvernement respectif d’agir au nom de la compétitivité, brandissent à l’occasion la menace de la délocalisation et même certains, en France, demandent le retour au prix de l’électricité administré comme au bon vieux temps du monopole public !

Ces dernières réactions montrent, si besoin était, que le Capital connaît aussi des conflits internes entre ses composantes sur les enjeux des taux de profit et du contrôle des chaînes de valeur. Le Capital, qui s’investit dans l’énergie, possède la particularité, outre de développer sa propre chaîne de valeur, de l’exploration-production de combustibles jusqu’à la construction de système électrique, de s’insérer dans l’ensemble des processus d’accumulation de tous les secteurs, y compris dans le secteur hyper lucratif de la numérisation (il faut beaucoup d’énergie pour les centres de données, par exemple). Il faut garder cette perspective en mémoire, y compris pour éclairer sur un jour un peu différent du simple sauvetage de l’humanité, la transition énergétique.

L’AIE, ce n’est pas anodin, pose comme une évidence que les politiques de transition énergétique n’ont aucune responsabilité dans la situation actuelle de montée des prix de l’énergie. Pourtant, la production des éoliennes et des panneaux photovoltaïques (PV) est intermittente. Et donc quand les conditions climatiques ne s’y prêtent pas, il faut bien lancer d’autres moyens de production. Or en 2021, les vents n’ont pas été aussi favorables qu’en 2020, il a donc fallu faire tourner davantage les centrales à charbon (et lignite en Allemagne) et gaz pour pallier cet aléa. Et donc, encore une fois plus de demande, etc.

Malgré les déclarations fracassantes sur la baisse des coûts des éoliennes et du PV, il faut noter aujourd’hui que les subventions destinées à ces techniques sont importantes : par exemple, en Allemagne, très en avance sur la France déplorent certains, elles s’élèvent à 20 Md€ par an. Une éolienne terrestre ne fonctionne que de 30% à 35% du temps, une éolienne en mer peut produire la moitié de l’année, et le PV ne produit que 15% du temps. Il faut donc « compenser » les périodes de repos « forcés » de ce capital. Ajoutons aussi, contrairement à la légende des millions d’emplois promis par les énergies renouvelables intermittentes, que les éoliennes, une fois mises en service, ne demandent pas pléthore de personnel… Ces détails éclairent la profitabilité de la transition énergétique pour le capital qui s’y investit et rien ne l’empêche de s’investir dans la production classique d’électricité à partir de gaz pour profiter de la complémentarité du dispositif. D’ailleurs, c’est là tout le discours de Totalenergies et de bien d’autres bienfaiteurs de l’Humanité.

De ce tableau, il ressort que le terme de « crise » n’est pas approprié à la situation de marché actuel : il n’y a pas de pénurie de gaz, ni charbon (les tensions autour de l’approvisionnement russe de l’Europe ne sont que des effets de manche rhétorique), il existe une reprise de la production que pousse la demande d’énergie au niveau antérieur à la dépression de 2020, entre les deux, des réajustements notamment en termes de profit ont cours. Car, et personne ne le relève, entre 2014-2019, les prix de l’électricité et du gaz étaient au plus bas.

La politique énergétique dans tout cela ?

D’évidence, le monde du travail risque de payer seul en bout de course la facture : en termes de salaire réel en baisse, en termes de travail menacé, notamment. Un des objectifs principaux de la politique énergétique devrait être de protéger les salariés et le monde du travail de ce risque et non pas comme s’emploie la Commission européenne, sous contrôle des gouvernements, à veiller à ôter tout obstacle à l’accumulation du capital dans son espace géographique et au-delà.

Le cas français est l’un des plus croquignolets, si on peut dire, étant donné le chemin de régression emprunté par son système électrique et gazier. Nous avons entendu le Ministre de l’économie se scandalisait de l’affront fait à la France de la montée des prix de l’électricité alors que la France produit son électricité avec de l’uranium pour l’essentiel. Nous lui répondrons bien volontiers, le prenant à sa propre idéologie : quel est le rapport ? Primo le marché n’est pas français mais européen. Secundo sur ce marché européen, le dernier kWh produit et appelé (l’électricité ne se stocke pas) donne un prix directeur au marché car si ce dernier kWh vient à manquer, le risque de coupure géante devient très probable. Tertio, le dernier kWh produit et appelé est celui qui est le plus cher (principe d’ordre des prix). Quarto, le kWh le plus cher est celui produit à partir de gaz dont le prix grimpe. Quinto, la demande d’électricité nécessite bien de démarrer les centrales au gaz, notamment d’autant que le vent est faible (voir supra).

Donc, il est logique que les prix de l’électricité ne reflètent pas les coûts de production, comme le regrette le Ministre, mais l’équilibre offre/demande du marché qui, en dernière analyse, sont l’état à un moment donné des rapports de force qui agitent le Capital. Le même Ministre revendique une réforme du marché de l’électricité, qui est devenu la pierre angulaire de la politique énergétique européenne. Mais si le Ministre estime nécessaire que le prix de l’électricité reflète les coûts de production (dont une rémunération « raisonnable » du capital, supposons-nous), alors il faut sortir du marché car le prix de marché ne s’ajuste pas aux coûts de production. Et dans un domaine aussi capitalistique que l’électricité, cela pose de gros problèmes au Capital.

Pour preuve ? Investir dans le nucléaire ? EDF, lui-même, a demandé des garanties de prix de vente au gouvernement britannique pour assurer la profitabilité des réacteurs en construction (Hinkley Point). Investir dans des centrales gaz ? En Allemagne et en Belgique, les électriciens demandent aussi des garanties de profitabilité pour investir dans ces compléments indispensables aux Énergies renouvelables. Investir dans des éoliennes sans subventions ? Les investisseurs recherchent à signer des contrats de vente long terme pour leur production auprès d’industriels pour éviter les affres du marché.

Même la décision de construire de réacteurs de type EPR en France, annoncée par le Président de la République, comprend des plans à la britannique pour épargner à ce futur capital d’échapper à la brutalité du marché. Ainsi, aujourd’hui, la politique énergétique ne consiste pas seulement en matière d’électricité à choisir les techniques mais aussi et surtout à trouver les voies pour leur épargner les « lois » du marché. Le raisonnement est le même pour les renouvelables, sujet sensible sur lequel ne s’expriment les écologistes, si ce n’est en affirmant que les coûts de énergies renouvelables baissent. Certes, mais leur rentabilité ?

Ces considérations mettent en lumière la rationalité de la voie de la nationalisation et de l’institution d’un monopole public de service public. La nationalisation est indispensable dans l’optique d’un contrôle politique, le monopole public est le gage d’un plan d’investissement cohérent avec une centralisation des risques industriels. De ce point de vue, l’obligation de développer des énergies renouvelables pour un pays, qui maîtrise la technologie nucléaire, serait remise en question dans la mesure où le principal objectif est de limiter les émissions de gaz à effet de serre.

Le gaz naturel se traite un différemment dans la mesure où cette énergie s’inscrit dans un cadre de relations internationales. D’ailleurs, les derniers développements en Europe le montrent clairement notamment dans les analyses des relations de l’Europe à la Russie, alternativement accusée d’une trop grande prépondérance dans l’approvisionnement de l’Europe et sommée de vendre davantage de gaz à l’Europe. Les anciennes relations gazières consistaient au travers de contrat long terme de partager en quelque sorte la rente gazière entre producteurs et acheteurs, généralement de grands groupes publics ou parapublics. La construction d’un marché gazier date en Europe de la libéralisation avec comme but de mettre la pression sur les producteurs (le gaz relativement abondant de Mer du Nord britannique devait faire levier pour la baisse des prix). Force est de constater que cela ne fonctionne pas d’autant que ni les Russes, ni les Norvégiens n’ont vraiment l’intention de lâcher la bride à leurs producteurs.

Constituer un opérateur public pour sortir de la logique du marché semble une voie logique dans un secteur durablement marqué par l’intervention politique des États (et pas seulement de l’état russe…).

La transition énergétique que développe nombre de pays développés appelle à des milliers de milliards d’investissement. Donc à des milliers de milliards de profit potentiels. La question de leur légitimité n’est pas plus centrale que l’originalité du nouveau capitalisme vert. Ce qui pose question est la localisation de ces investissements, essentiellement dans les pays développés, dont le Capital a délocalisé une grande partie des émissions de gaz à effet de serre sous d’autres latitudes. De plus, cette transition énergétique nécessite du fait des technologies mises en œuvre prioritairement comme le tout électrique pour les transports de prendre en compte la géo-localisation des ressources nécessaires comme celles des terres rares, des métaux (Nickel, Cobalt...) et du lithium. Le contrôle de ces ressources et de leur exploitation entraîne à une concurrence entre les monopoles et donc au sein même du système impérialiste. La question énergétique est donc plus que jamais un facteur déterminant des tensions dans le système capitaliste mondial.

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