Dans le cadre de son cycle de conférences, le Cercle Universitaire d'Études Marxistes (CUEM) a organisé une soirée consacrée au "Manifeste du Parti Communiste : la naissance du marxisme et l'éveil du Mouvement Communiste International ". Dans un moment où la nécessité de reconstruire un Parti Communiste de France s'appuyant sur les bases théoriques du Marxisme-Léninisme, la lecture et la compréhension du contenu et de la portée historique du Manifeste sont vitales pour tous ceux, engagés dans ce combat. Nous reproduisons ici intégralement le texte de cette conférence.
Le Manifeste du Parti Communiste
La naissance du marxisme et
L’éveil du Mouvement Communiste International
Le Manifeste du Parti Communiste rédigé il y a plus de 175 ans est sans aucun doute un texte qui a marqué l’histoire de l’humanité et les luttes de classes partout dans le monde. C’est un texte qui a été parmi les plus lus et discutés,… et combattu. Il faut donc relire le Manifeste et l’étudier. Il faut réaliser ce que ce texte a représenté à l’époque de sa rédaction par Marx et Engels en 1848. Mais aussi, il faut considérer l’état du développement du capitalisme à l’époque, les luttes des prolétariats dans les principaux pays capitalistes. Il est nécessaire aussi analyser les conditions qui ont fait que Marx et Engels ont été en mesure de rédiger le Manifeste en considérant leur formation politique et idéologique et leur rôle de dirigeants du mouvement ouvrier. Les préfaces successives du Manifeste s’étendent de 1872 à 1890 et sont également à étudier sérieusement car elles éclairent la vie de cet écrit comme les modifications de la situation et celle du prolétariat durant les quarante années suivantes.
1- Les conditions historico-sociales de l’apparition du marxisme :
La naissance du marxisme dans l’Europe des années 40 du XIXème siècle n’est pas due au hasard, elle obéissait au contraire à des causes historiques et sociales profondes. Le mode de production capitaliste était déjà prédominant dans plusieurs pays d’Europe. L’Angleterre était à cette époque le pays dans lequel le capitalisme se développait le plus rapidement. En France, la révolution industrielle avançait rapidement. L’Allemagne restait en arrière, bien que l’industrie mécanisée se développait en Rhénanie. La principale conséquence sociale de la révolution industrielle fut la formation du prolétariat qui, avec le développement de la production mécanisée, se constitua en armée industrielle grossissant rapidement.
Le développement de la grande production industrielle s’accompagnait d’une oppression et d’une exploitation des ouvriers extrêmes et le prolétariat devenait de plus en plus pauvre.
Dans les années 30 et 40 du XIXème siècle, éclatèrent en Europe occidentale trois mouvements ouvriers d’envergure : ce furent en France, les deux insurrections armées des canuts de Lyon en 31 et 34, en Angleterre, le mouvement chartiste s’étendit de 36 à 48, caractérisé par Lénine de « premier large mouvement révolutionnaire prolétarien, réellement de masse, politiquement cristallisé », et en Allemagne en 44, une insurrection armée déclenchée par les tisserands de Silésie.
A chaque fois, la répression de la bourgeoisie est sanglante. Ces luttes de classes entre bourgeoisie et prolétariat font que la bourgeoisie considère le prolétariat comme un danger mortel, bien qu’il soit nécessaire pour produire. Parallèlement, le prolétariat prend conscience de la contradiction antagonique l’opposant à la bourgeoisie. Ces luttes ne visent plus seulement l’amélioration des conditions de vie, la destruction des machines n’apparait plus comme la solution à la cause de la misère, et le prolétariat commence à combattre en vue de la prise du pouvoir politique. Le prolétariat met de l’ordre dans ses rangs et les premières organisations politiques ouvrières indépendantes font leur apparition. Mais les théories du socialisme petit-bourgeois et du socialisme utopique règnent alors dans le mouvement ouvrier, le conduisant à l’impasse. La création de la doctrine du communisme scientifique et sa liaison au mouvement ouvrier devenaient une tâche urgente et indispensable.
2- Les activités révolutionnaires de Marx et Engels : conditions fondamentales de la création du marxisme :
La théorie du socialisme scientifique a été le produit de conditions historiques et sociales déterminées. Mais pourquoi Marx et Engels ont-ils été en mesure de créer cette théorie ? C’est principalement parce qu’ils ont pris part personnellement à la pratique de la lutte des classes et de l’expérimentation scientifique de leur temps, et qu’à travers cette pratique, ils ont consciemment transformé leur conception du monde et sont devenus, d’idéalistes et de démocrates révolutionnaires qu’ils étaient, matérialistes et communistes.
Karl Marx (1818-1883) est né dans une famille aisée et cultivée. A l’université de Berlin, Marx étudie les œuvres de Hegel et fait partie des Jeunes Hégéliens ( Hégéliens de gauche), groupe sur les positions du radicalisme bourgeois, critiquant la monarchie absolue féodale et le christianisme. Il est actif à la Gazette Rhénane en 42-43 et défend les paysans, accusés de voleurs de bois, en lutte contre les propriétaires fonciers.
Le cours réel des luttes faisait apparaitre les nombreuses lacunes de la philosophie idéaliste de Hegel, qui considérait l’Etat et le droit comme des manifestations « rationnelles » placées au-dessus des classes. La lutte des classes montrait qu’en fait il n’en était pas ainsi et que l’Etat et le droit n’étaient que les instruments qui servaient les classes dominantes réactionnaires à préserver leur domination. C’est ce qui poussa Marx à critiquer la philosophie de Hegel et à régler son compte à l’idéalisme hégélien. A ce moment là, Feuerbach critiquait l’idéalisme de Hegel à travers plusieurs ouvrages exerçant une influence sur Marx. Engels écrivit « nous fûmes tous momentanément des feuerbachiens ».
Marx arrive à Paris à l’automne 1943, établit le contact avec le mouvement ouvrier et maintient des liens étroits avec les organisations ouvrières clandestines de France et d’Allemagne. Il étudie les rapports entre l’économie et la société, l’économie politique. En plus de réunions et de meetings, il écrit début 1844 dans les Annales Franco-Allemandes un article intitulé « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel », indiquant pour la première fois que le prolétariat est la force sociale qui doit effectuer la révolution socialiste : « Sans doute, l’arme de la critique ne peut-elle pas remplacer la critique des armes, la puissance matérielle ne peut être abattue que par la puissance matérielle, mais la théorie aussi, dès qu’elle s’empare des masses, devient une puissance matérielle… La philosophie trouve dans le prolétariat ses armes matérielles comme le prolétariat trouve dans la philosophie ses armes intellectuelles ».
Friedrich Engels (1820-1895) est né dans une famille bourgeoise au sein de laquelle il était mal à l’aise. Révolté par les conditions imposées aux travailleurs, à 19 ans, il écrivit dans une revue : « l’homme est un loup pour l’homme ». Le jeune Engels était un démocrate révolutionnaire radical qui lui aussi, sous l’influence de Feuerbach se tourne progressivement vers le matérialisme. En octobre 1842, son père l’envoie à Manchester travailler dans une filature gérée par lui. C’est en Angleterre, au contact et en fréquentant les ouvriers et le mouvement chartiste, en participant aux luttes, en menant des enquêtes, que, comme le dit Lénine, « Engels ne devint socialiste qu’en Angleterre ». L’œuvre majeure d’Engels, résultat de son séjour en Angleterre, a été « la situation de la classe laborieuse en Angleterre » publiée en 1845. En août 1844, sur le chemin du retour, Engels rencontre Marx à Paris, début d’une longue amitié révolutionnaire ; ils luttèrent jusqu’à la fin de leurs jours pour la cause de l’émancipation du prolétariat.
3- La lutte de Marx et Engels pour fonder la théorie du socialisme scientifique :
Après leur rencontre à Paris en août 1844, et jusqu’au début de l’année 1848, Marx et Engels se plongèrent dans la pratique du mouvement ouvrier du moment, critiquèrent tous les courants de pensée qui lui portaient tort et luttèrent pout la création d’un parti prolétarien ; ils synthétisèrent également toutes les expériences du mouvement ouvrier et entreprirent un énorme travail de recherche scientifique et théorique. Lénine, en 1914, dans la brochure « Karl Marx ; la doctrine de Marx » a résumé tout cet apport en précisant les trois sources du marxisme. Le marxisme « est le successeur légitime de tout ce que l’humanité a créé de meilleur au XIXème siècle : la philosophie allemande, l’économie politique anglaise et le socialisme français ». Le développement et l’approfondissement du marxisme sont devenues les trois parties constitutives du marxisme : la philosophie marxiste (le matérialisme dialectique et le matérialisme historique), l’économie politique marxiste et le communisme scientifique.
Dans les années 30 et 40 du XIXème siècle, une grande tempête révolutionnaire menaçait l’Europe entière. Le prolétariat venait juste d’apparaître et, dans le mouvement ouvrier de l’époque , se manifestaient toutes sortes de courants erronés, tels que le socialisme utopique de Weitling, le socialisme « vrai » en Allemagne et le proudhonisme. Le processus de création de la théorie du communisme scientifique fut un processus de lutte contre tous ces courants, contre l’idéologie bourgeoise et petite bourgeoise.
Marx et Engels, pour leur première collaboration, critiquent les jeunes hégéliens et rédigent la brochure « La sainte famille » (1844). Ils poursuivent avec la brochure « L’idéologie allemande » (1845-1846), brochure non éditée à l’époque, faute d’éditeur. A travers une critique des conceptions erronées de Bauer et de Stirmer, Marx et Engels élaborent leur conception matérialiste de l’histoire. Marx dira que le but était de « voir clair en nous-mêmes ».
En particulier, en réponse au livre de Proudhon « Philosophie de la misère » paru en 1846, Marx fit en 1847, dans son ouvrage « Misère de la philosophie » une critique systématique des conceptions politiques, philosophiques et économiques de Proudhon et mit en lumière la nature réactionnaire de Proudhon brandissant l’étendard du socialisme.
Toutes ces conceptions erronées coexistaient au sein de la Ligue des Justes, société secrète ouvrière fondée en 1836. Au début de 1847, Marx et Engels entrèrent à la Ligue, invités par ses dirigeants afin de reconstruire de l’intérieur et d’en faire une organisation révolutionnaire prolétarienne guidée par l’idéologie du socialisme scientifique. La Ligue devint la Ligue des communistes qui demanda à Marx et Engels au IIème Congrès de Londres en novembre 1847 de rédiger un manifeste celui-ci devait servir de programme à la Ligue. Il s’est agi du premier programme qu’ait possédé le mouvement communiste international, le célèbre « Manifeste du Parti Communiste ».
Marx et Engels, dans la préface de juin 1872, rappellent : « La Ligue des Communistes, société ouvrière internationale qui, dans les circonstances d’alors, ne pouvait être évidemment que secrète, chargea les soussignés délégués au congrès tenu à Londres en novembre 1847, de rédiger un programme détaillé, à la fois théorique et pratique du Parti et destiné à la publicité. Telle est l’origine de ce Manifeste dont le manuscrit, quelques semaines avant la révolution de Février, fut envoyé à Londres pour y être imprimé ».
Voici brièvement présentées les conditions ayant permis à Marx et Engels de rédiger « ce livre de chevet de tout ouvrier conscient » (Lénine). Il n’est pas le résultat d’un travail intellectuel de deux penseurs enfermés dans un bureau et coupés de la lutte de classes.
4- Le Manifeste du Parti Communiste : premier programme de lutte du prolétariat international :
Le Manifeste du Parti Communiste est paru officiellement à Londres en février 1848. Voici comment Lénine présente le Manifeste : « Cet ouvrage expose avec une clarté et une vigueur remarquables la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent étendu à la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus approfondie de l’évolution, la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l’histoire mondiale au prolétariat, créateur d’une société nouvelle, la société communiste ».
Le « Manifeste du Parti Communiste » démarre par une constatation, « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme », et précise les buts de cette publication : « il est grand temps que les communistes exposent, à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances ; qu’ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même ».
Relevons les points les plus importants :
4-1- La lutte des classes est la force motrice du développement de la société de classes.
Le Manifeste souligne : « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été qu’une histoire de luttes de classes ». Marx et Engels soulignent que la colonisation, le commerce colonial ont accéléré la « dissolution » de la société féodale, [ « La bourgeoisie a subordonné…l’Orient à l’Occident » ], … « la grande industrie a créé Le marché mondial » et « la bourgeoisie a joué un rôle éminemment révolutionnaire » pour activer le passage du féodalisme au capitalisme. Depuis la désintégration de la société primitive, l’ensemble de l’histoire des sociétés est l’histoire des luttes entre classes exploitées et classes exploiteuses, entre classes dominées et classes dominantes. Depuis des milliers d’années, ce sont toujours les luttes et les soulèvements des esclaves et des paysans qui ont accéléré les changements sociaux et permis à l’histoire d’avancer. La société capitaliste, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de luttes à celles d’autrefois. Dans la société capitaliste, la lutte entre bourgeoisie et prolétariat est une lutte à mort, sans possibilité de conciliation. La lutte opposant le prolétariat à la bourgeoise doit nécessairement se développer en une lutte politique pour la conquête du pouvoir et le dénouement de cette lutte sera nécessairement le renversement violent de la domination bourgeoise par le prolétariat. « Toute lutte de classes est une lutte politique ».
4-2- La ruine du capitalisme et la victoire du socialisme sont toutes deux inévitables ; il s’agit là d’une loi objective du développement social.
Le Manifeste , s’appuyant sur le principe selon lequel les rapports de production doivent être en accord avec le développement des forces productives, analyse le processus de naissance et de développement de la bourgeoisie et démontre la loi objective que constituent la ruine inévitable du capitalisme et la victoire certaine du socialisme. Avec la croissance continue des forces productives, les contradictions entre rapports de production et forces productives inhérentes à la société capitaliste deviennent chaque jour plus évidentes, trouvant leur expression dans la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère individuel de la propriété. Ces contradictions se manifestent sur le plan économique, à travers ces crises périodiques répétées qui affectent le capitalisme et, sur le plan des rapports de classes, par l’intensification continue de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. Le système capitaliste est en lui-même incapable d’éliminer les crises économiques, ce qui ne sera possible que par le renversement de la domination bourgeoise, l’abolition de la propriété privée des moyens de production et son remplacement par la propriété commune socialiste et communiste. C’est là une loi objective du développement social à laquelle nulle force n’est capable de résister. Le Manifeste proclame solennellement au monde entier : « La bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables ».
4-3- C’est sur le prolétariat que repose la grandiose mission historique de renverser le capitalisme pour réaliser le socialisme et le communisme.
Le Manifeste précise : « La bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort ; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires ». Le prolétariat ne possède aucun moyen de production, il est durement exploité et opprimé ; c’est ce qui le rend profondément révolutionnaire. « De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique ». Le Manifeste souligne que le prolétariat ne peut s’émanciper lui-même sans émanciper toute l’humanité. Le prolétariat s’identifie avec les intérêts fondamentaux de toutes les classes laborieuses, c’est ce qui le rend capable d’unir toutes les forces révolutionnaires susceptibles d’être unies dans la lutte pour renverser le capitalisme et réaliser le socialisme et le communisme.
4-4- La révolution prolétarienne constitue une voie obligatoire pour la réalisation de la mission historique du prolétariat.
Comment le prolétariat peut-il remplir sa mission historique ? En synthétisant l’expérience historique de toutes les luttes de classes de l’humanité, en particulier les luttes du mouvement ouvrier international. Les classes dominantes, quelles qu’elles soient, n’acceptent jamais de leur propre gré d’abandonner la scène de l’histoire. Pour protéger sa domination, la bourgeoisie utilisera sans doute l’outil puissant constitué par le pouvoir d’Etat qu’elle a entre les mains pour riposter au prolétariat et écraser son opposition. En conséquence, c’est par la violence révolutionnaire que le prolétariat doit répondre à la violence contre-révolutionnaire de la bourgeoisie.
Le Manifeste dit : « le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat ». « La première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante ». Le prolétariat doit utiliser son pouvoir afin de déposséder pas à pas la bourgeoisie et concentrer entre les mains de l’Etat prolétarien tous les instruments de production afin de développer rapidement les forces productives.
Marx et Engels, dans la préface du Manifeste de 1872 reviennent sur cette question fondamentale du pouvoir politique du prolétariat et précisent: « Ce programme est aujourd’hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que « la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre telle quelle la machine de l’Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte ».
L’expérience de la Commune de Paris a permis de préciser ce point : la première phase du pouvoir du prolétariat sera la dictature du prolétariat pour en finir avec toutes les classes et réaliser le communisme.
4-5- La direction exercée par le Parti communiste constitue la garantie fondamentale pour réaliser la mission historique du prolétariat.
Le Manifeste est un « programme détaillé, à la fois théorique et pratique ».
D’une façon générale, on peut le dire, le programme et les tâches du Parti se résument à ceci : sur le plan politique, aider le prolétariat à se constituer en classe pour renverser par la violence la domination bourgeoise et établir sa propre domination politique ; sur le plan économique, permettre au prolétariat de déposséder les spoliateurs , d’abolir la propriété privée capitaliste et d’établir la propriété commune socialiste ; sur le plan de la culture et de l’idéologie, il est nécessaire de rompre avec les conceptions individualistes.
Ainsi le Manifeste précise : « La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec le régime traditionnel de propriété ; rien d’étonnant si, dans le cours de son développement, elle rompt de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles ».
Quels sont les principes tactiques des communistes ? « Ils combattent pour les intérêts immédiats de la classe ouvrière, mais dans le mouvement présent, ils défendent et représentent en même temps l’avenir du mouvement ».
A l’époque, en ce milieu du XIXème siècle, les conditions d’exploitation des prolétaires sont telles que la vente de la force de travail suffit à peine à assurer la survie du prolétaire. Le prolétaire ne peut acquérir aucune propriété personnelle qui serait le fruit de son travail !
Le Manifeste aborde toute une série de questions fondamentales de manière à orienter les luttes. En voici quelles unes :
« La bourgeoise a soumis les campagnes à la ville »
Le prolétaire est sans propriété ; ses relations avec sa femme et ses enfants n’ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise…
Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois »
« Il va sans dire que le prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie »
De façon succincte et précise, les conceptions communistes concernant la famille, l’éducation, la femme, la nation sont exposées et n’ont pris aucune ride !
Et cette constatation, cette affirmation, lourde de ses conséquences :« Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante » .
Le Manifeste se termine par une critique virulente contre tous les socialismes réactionnaires développés dans la première moitié du XIXème siècle.
Ainsi du socialisme féodal : « De même que le prêtre et le seigneur féodal marchèrent main dans la main, de même le socialisme clérical marche côte à côte avec le socialisme féodal…Le socialisme chrétien n’est que l‘eau bénite avec laquelle le prêtre consacre le dépit de l’aristocratie».
Puis il passe au « socialisme petit-bourgeois… à la fois réactionnaire et utopique : pour la manufacture, le régime corporatif ; pour l’agriculture, le régime patriarcal ».
Après une critique du « socialisme allemand ou socialisme vrai », le Manifeste aborde « le socialisme conservateur ou bourgeois ».
Ces critiques, comme nous les avons décrites plus haut, ont été élaborées dans les années 1844-1848 ; elles ont été rassemblées dans une seconde partie du Manifeste, la lutte politique devant être intimement liée à la lutte idéologique.
Un passage en fin du Manifeste doit nous faire réfléchir. Lors de la rédaction du Manifeste, le capitalisme est le plus développé en Angleterre et dans une moindre mesure en France. Le Manifeste se termine par une analyse prémonitoire. Marx et Engels écrivent : « C’est vers l’Allemagne que se tourne surtout l’attention des communistes, parce que l’Allemagne se trouve à la veille d’une révolution bourgeoise, parce qu’elle accomplira cette révolution dans des conditions plus avancées de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus développé que l’Angleterre et la France au XVIIe et au XVIIIe siècles, et que par conséquent, la révolution bourgeoise ne saurait être que le prélude immédiat d’une révolution prolétarienne ».
A la fin du Manifeste, Marx et Engels proclament à la face du monde : « Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Les prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez- vous !».
5- La tempête révolutionnaire de 1848 en Europe, ses enseignements, et le développement du marxisme :
Engels, dans un écrit du 8 octobre 1885, « Quelques mots sur l’histoire de la Ligue des Communistes » retrace toutes les années de combat durant la période de 1836 à 1856. Il est ainsi possible de suivre pas à pas le développement de la lutte, principalement du mouvement ouvrier allemand. Le printemps des peuples qui s’annonçait et qui a ébranlé tous les pays européens au milieu du XIXème siècle a souligné la nécessité de présenter aux prolétariats et aux peuples européens le programme des communistes. Ce Manifeste a été le guide pour les militants de la Ligue des communistes qui se sont jetés dans les luttes révolutionnaires du printemps des peuples de 1848 ; essentiellement dans les luttes en France de la Révolution de Février et les journées de Juin ; dans la révolution de Mars en Allemagne ; mais aussi en Italie, en Hongrie, en Bohême. Leur nombre est estimé à 300 membres ! Dans cette tempête révolutionnaire de 1848 en Europe, la Russie tsariste joua le rôle du bourreau étrangleur. Quelques années plus tard, Engels écrira : depuis la Révolution de Février en France, « il était clair pour nous que la révolution n’avait qu’un seul ennemi vraiment redoutable : la Russie, et que pour cet ennemi la nécessité d’entrer en lutte devenait plus pressante à mesure que le mouvement prenait des dimensions européennes ».
Afin de faire face aux vicissitudes de la lutte révolutionnaire en Allemagne, Marx et Engels, rédigent en mars 1850, une Adresse du Comité Central à La Ligue des Communistes constituant un guide théorique et pratique e faveur de la lutte du prolétariat allemand dans la révolution. Cette adresse vise à armer les ouvriers allemands, en tirant les leçons des défaites des partis révolutionnaires d’Allemagne et de France en juillet 1849, pour une nouvelle révolution imminente en Allemagne. Marx et Engels en sont conscients, dans un premier temps, les petits- bourgeois démocrates-constitutionnels et les petits-bourgeois républicains exerceront une influence prépondérantes en Allemagne. Il s’agit donc de préciser quelle sera la position du prolétariat et spécialement de la Ligue dans ce mouvement. Cette adresse est une application des principes du Manifeste aux conditions de la lutte des classes qui s’annonce en 1850 en Allemagne. Les questions de la nécessité pour le prolétariat de créer un parti indépendant et de s’isoler des démocrates petits-bourgeois, de la nécessité de l’indépendance organisationnelle « secrète et publique » du prolétariat et son armement, questions vitales pour la victoire sont affirmées.
Après la défaite du mouvement révolutionnaire allemand et le procès de Cologne en novembre 1852 contre la Ligue, marquant la fin du mouvement révolutionnaire en Allemagne, le mouvement ouvrier venait de subir un revers temporaire, la tâche historique de la Ligue des Communistes était terminée et Marx et Engels procèdent à la dissolution de la Ligue le 17 novembre 1852, tout en rappelant ceci : les théories que la Ligue représentait de 1847 à 1852 ont guidé le mouvement prolétarien.
Compte-tenu de la situation économique et sociale de l’Allemagne, Marx et Engels avaient indiqué dans le Manifeste que la révolution allemande avait à cette époque le caractère d’une révolution bourgeoise, mais qu’elle pouvait constituer le prologue direct de la révolution prolétarienne. Le processus marxiste de la révolution continue est élaboré et explicité de sorte que la révolution démocratique bourgeoise se prolonge et débouche sur la révolution prolétarienne. Il ne s’agit pas d’une période de développement pacifique, mais une période de révolution ininterrompue, de révolution continue, qui doit séparer la révolution démocratique bourgeoise de la révolution socialiste.
Engels, en mars 1895, dans une préface à l’édition de l’ouvrage de Marx « les luttes de classes en France » écrit entre janvier et octobre 1850 et enfin publié en brochure, porte une appréciation sur la situation en Europe en 1848 et les mouvements du printemps des peuples : « L’histoire nous a donné tort à nous et à tous ceux qui pensaient de façon analogue [au cours de la révolution bourgeoise en Allemagne en 1848, les perspectives de transformation de cette révolution de la minorité en révolution de la majorité]. Elle a montré clairement que l’état de développement économique sur le continent était alors bien loin encore d’être mûr pour la suppression de la production capitaliste ».
Le développement des mouvements révolutionnaires en ce milieu du XIXème siècle l’a montré,les prolétariats n’avaient pas encore les forces suffisantes leur permettant de se construire en classe et prendre le pouvoir. Dans les faits, ils ont servi de force d’appoint pour que les bourgeoisies arrachent définitivement le pouvoir à la féodalité et mettent en place des pays assurant leur domination en la consolidant sous la forme d’un nationalisme étroit.
5 - Les préfaces du Manifeste:
Les préfaces successives du Manifeste sont à étudier aussi sérieusement car elles éclairent la vie de cet écrit comme les modifications de la situation et celles du prolétariat durant les quarante années suivantes:
Marx et Engels : 24 juin 1872
Pour discuter cette première préface, il faut considérer qu’elle est rédigée 25 ans après le Manifeste.
Cette préface de 1872 affirme :
« Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cours des vingt-cinq dernières années, les principes généraux exposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes lignes aujourd’hui encore, toute leur exactitude ».
« Ce programme est aujourd’hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre telle quelle la machine de l’Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte ».
Marx et Engels : 21 janvier 1882 :
Dix ans plus tard, en janvier 1882, Marx et Engels rédigent une préface destinée à une nouvelle édition russe.
Un passage souligne les modifications du mouvement prolétarien mondial comparé à la situation en 1847 :
« Combien était étroit le terrain où se propageait le mouvement prolétarien à cette époque (décembre 1847), … la Russie et les Etats-Unis notamment n’y sont pas mentionnés… que tout cela est changé aujourd’hui !...[aux Etats-Unis] dans les districts industriels, il se constitue pour la première fois un nombreux prolétariat à côté d’une fabuleuse concentration du Capital…. Passons en Russie… la Russie est à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire en Europe ».
Nous devons relever ceci : Marx et Engels analysent de façon approfondie les transformations du Capital et, en relation, le déplacement du chaînon faible du système capitaliste d’où l’on peut attendre les mouvements révolutionnaires les plus décisifs. De l’Allemagne, le chaînon faible passe à la Russie, même si à l’époque, le Parti social-démocrate allemand est bien plus organisé, bien plus fort que le mouvement prolétarien russe pas encore réellement constitué en Parti. Pour Marx et Engels, « la Russie est à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire de l’Europe ». Trente ans avant la révolution russe et trente ans avant le développement du révisionnisme au sein des partis sociaux-démocrates européens de la seconde Internationale!
La question paysanne spécifique à la Russie tsariste, « la communauté paysanne russe », est analysée et les perspectives de la révolution sont précisées : « si la révolution russe donne le signal d’une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle en Russie pourra servir de point de départ à une révolution communiste ».
L’émigration de millions de prolétaires européens aux USA et le développement du capital industriel et agraire entrainent le déclin « du monopole industriel de l’Europe occidentale, et notamment celui de l’Angleterre ». Des militants ouvriers européens engagés dans les luttes révolutionnaires de 48 et pourchassés par la répression ont émigrés aux USA et constitué les premiers noyaux de la classe ouvrière étatsunienne. Mais la conscience du mouvement social de l’époque était telle que ces militants révolutionnaires n’ont pas réussi à nouer une alliance étroite avec les autochtones indiens massacrés par les colons ni avec les esclaves noirs arrachés de l’Afrique. Et ce mouvement prolétarien, bien que très fort n’a pas réussi à se développer et à menacer le pouvoir de la bourgeoisie étatsunienne.
Engels : 28 juin 1883
Dans cette préface rédigée une année après la mort de Marx, Engels fournit un exposé du matérialisme historique qui a guidé la rédaction du Manifeste comme les luttes et les actions durant les années suivantes:
« L’idée fondamentale et directrice du Manifeste – à savoir que la production économique et la structure sociale qui en résulte nécessairement forment, à chaque époque historique, la base de l’histoire politique et intellectuelle de cette époque ; que par suite… toute l’histoire a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploitées et classes exploitantes, aux différentes étapes de leur développement social ; mais que cette lutte a actuellement atteint une étape où la classe exploitée et opprimée (le prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe qui l’exploite et l’opprime (la bourgeoisie), sans libérer en même temps et à tout jamais, la société entière de l’exploitation, de l’oppression et des luttes de classes – cette idée maîtresse appartient uniquement et exclusivement à Marx ».
Ces quelques lignes doivent servir de base pour la formation politique et idéologique de tout communiste !
Engels : 1er Mai 1890 :
Dans cette dernière préface rédigée pour célébrer le 1er Mai, Engels présente très succinctement un historique du mouvement ouvrier et du Manifeste.
« Le Manifeste a eu sa destinée propre. Salué avec enthousiasme, au moment de son apparition par l’avant-garde peu nombreuse encore du socialisme scientifique, … il fut bientôt refoulé à l’arrière-plan par la réaction qui suivit la défaite des ouvriers parisiens en juin 1848, et enfin il fut proscrit « de par la loi » avec la condamnation des communistes de Cologne en novembre 1852. Avec le mouvement ouvrier datant de la révolution de Février, le Manifeste aussi disparaissait de la scène publique ».
« Lorsque la classe ouvrière européenne eut repris suffisamment de forces pour un nouvel assaut contre la puissance des classes dominantes, naquit l’Association internationale des travailleurs. Elle avait pour but de fondre en une immense armée toutes la classe ouvrière d’Europe et d’Amérique capable d’entrer dans la lutte. Elle ne pouvait donc pas partir des principes posés dans le Manifeste… Marx s’en remettait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière , qui devait résulter de l’action et de la discussion communes. Les évènements et les vicissitudes de la lutte contre le Capital, les défaites plus encore que les succès, ne pouvaient manquer de faire sentir aux combattants l’insuffisance de toutes leurs panacées et les amener à comprendre à fond les conditions véritables de l’émancipation ouvrière. Et Marx avait raison. La classe ouvrière de 1874, après la dissolution de l’Internationale, était tout autre que celle de 1864, au moment de sa fondation… Mais dès 1887, le socialisme continental s’identifiait presque entièrement avec la théorie formulée dans le Manifeste. Et ainsi l’histoire du Manifeste reflète jusqu’à un certain point l’histoire du mouvement ouvrier moderne depuis 1818. A l’heure actuelle, il est incontestablement l’œuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature socialiste, le programme commun de millions d’ouvriers de tous les pays, de la Sibérie à la Californie ».
« Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! Quelques voix seulement nous répondirent, lorsque nous lançâmes cet appel de par le monde, il y a maintenant quarante-deux ans… Au moment où j’écris ces lignes, le prolétariat d’Europe et d’Amérique passe en revue ses forces, pour la première fois mobilisées en une seule armée, sous un même drapeau et pour un but immédiat : la fixation légale de la journée normale de huit heures… »
6- Conclusion :
Le « Manifeste du Parti Communiste », texte qui rejetait toutes les formes des socialismes utopiques et anarchistes a posé les fondations du mouvement ouvrier et communiste dans la lutte contre le capitalisme. Afin de consolider ces fondations, Marx et Engels, tirant les leçons des succès et des défaites des révolutions de 48, ont étudié de façon approfondie le mode de production capitaliste, ce qui était fondamental pour l’objectif visé, et posé les bases du matérialisme historique; tout cela en analysant, conseillant, dirigeant les luttes sociales principalement dans l’Europe de l’Ouest, et en tirant les leçons de ces expériences.
C’est ainsi que Marx s’est lancé dans le travail du « Capital », texte ayant permis au mouvement communiste de se développer sur des fondations solides.
Mais ce travail théorique a été mené en parallèle avec un travail en direction des prolétariats afin de tirer les leçons de cette expérience, de rassembler les forces et préparer les assauts ultérieurs.
Le Manifeste a éclairé et guidé les luttes du prolétariat mondial, en particulier la Révolution bolchevik et la révolution chinoise. Un peu plus d’un siècle après la publication du Manifeste, un camp socialiste s’étendait sur une large portion de la terre et plusieurs pays, douze pays, édifiaient de nouvelles sociétés socialistes ayant abattu le pouvoir des bourgeoisies dans chaque pays, expériences guidées par le matérialisme historique et le matérialisme dialectique, expériences visant le communisme. Aujourd’hui, 175 ans après la publication du Manifeste, il nous faut constater, même si cela ne nous fait pas plaisir, que le Manifeste et le communisme n’occupent pas la place qu’ils ont occupée dans le passé. Raisons de plus pour étudier le Manifeste et ses différentes préfaces, dresser collectivement un bilan des expériences des premières révolutions socialistes de sorte que le mouvement prolétarien mondial reprenne sa marche en avant comme il a su le faire à chaque fois après une défaite, comme après 1848 par exemple. Les expériences accumulées sont immenses, le capital règne partout sur terre, mais il est confronté à une crise générale très profonde, et le capital a produit un mouvement prolétarien mondial n’ayant jamais été aussi nombreux.
Prolétaires de tous les pays et peuples opprimés, unissez-vous !
Paul, 23/03/2026




