N° 926 20/05/2025 Hommes politiques et media entonnent à loisir la théorie du chaos, chaos provoqué selon eux par le Président des États-Unis D. Trump et ses mesures décrites comme erratiques en matière de droits de douanes, comme avec ses approches dans les sujets dramatiques comme la guerre en Ukraine et à Gaza, le génocide mené par l'entité sioniste en Palestine ou stratégique comme le nucléaire iranien. Ils y ajoutent souvent les rapports transatlantiques en particulier au sein de l'OTAN et ses visées sur le Groenland et le Canada. La façon d'aborder cette nouvelle réalité n'est évidemment pas innocente : elle vise à produire un épais nuage de fumée sur les causes de ce qui fait le monde d'aujourd'hui, sur l'évolution des rapports de force au sein du système impérialiste, en clair sur les contradictions qu'engendre dans la mondialisation capitaliste la lutte pour arracher les taux de profits les plus élevés pour le capital et pérenniser son accumulation. Au fond, en parlant d'un chaos produit par des mesures irrationnelles, il s'agit de dissimuler la nature profonde des mouvements et des affrontements se développant au sein du système impérialiste. Il s'agit aussi de masquer le caractère de contre tendances à leur déclin, en particulier industriel, qu'entendent donner à leur politique les États-Unis pour demeurer dominants au sein du système impérialiste.
Les batailles acharnées auxquelles se livrent les grands monopoles capitalistes pour le contrôle des matières premières, des voies de communications, de la force de travail, en même temps que la (re)conquête des marchés, entraînent des affrontements où les Etats capitalistes, par leurs actions au service des monopoles, entendent leur ouvrir le chemin leur permettant de dominer leurs concurrents. Cela va de ce que l'on nomme le soft-power, utilisant l’influence de la culture de l'art de la langue, jusqu'à des guerres de haute intensité, comme en Ukraine ou en République Démocratique du Congo, des guerres coloniales en Palestine, en passant par les sabotages d’infrastructures (gazoducs, câbles électriques sous-marins), cyberattaques, les guerres douanières, les aides masquées ou non des États à leurs monopoles nationaux. Toutes ces formes de guerres, dites aujourd'hui hybrides, sont ponctuées de répits plus ou moins longs permettant de digérer les victoires et les défaites afin de préparer à un degré plus élevé l'affrontement suivant. Cette loi de développement des affrontements est aussi vieille que l'impérialisme lui-même, elle est inscrite dans la nature même du développement capitaliste et se vérifie, sauf si les peuples comme ce fut le cas en 1917 en Russie décident de rompre avec le capitalisme par une révolution socialiste, ayant permis, entre autres, de donner une assise solide aux luttes de libération nationale.
Ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux, c'est la fin d'un cycle qui post-première, puis deuxième guerre mondiale a vu une domination sans partage des États-Unis sur le monde capitaliste avec comme adversaire existentiel l'URSS, adversaire auto-dissous d’où a émergé la Russie comme une puissance capitaliste, tandis que l'Asie et plus particulièrement la Chine s'imposait comme un pôle majeur de développement du capitalisme. Les plaques tectoniques des affrontements au sein de l'impérialisme se sont donc depuis déplacées de l'Europe vers l'Asie avec un affaiblissement sans précédent des capacités productives manufacturières des pays européens et des États-Unis, gardant pour autant et encore pour l'instant une puissance financière et militaire dominante.
Face à cet affaiblissement relatif, les États-Unis, tentent et cela ne date pas de D. Trump, de se doter d'une stratégie et des moyens pour, si ce n'est inverser la tendance à leur déclin relatif, au moins le ralentir. Au niveau stratégique, le pas a été fait à l'époque de la présidence de B. Obama durant laquelle la Chine fut désignée comme l'ennemi systémique avec une pression accentuée sur les pays européens de sorte qu'ils prennent plus largement en charges les dépenses militaires du pôle européen de l'OTAN. Les mesures protectionnistes visant à protéger le marché états-unien ont été accentuées sous la présidence de J. Biden et D. Trump tente de les utiliser comme des armes puissantes à la fois contre la Chine, mais aussi contre les pays européens.
Derrière ces mesures, la volonté est de redonner, autant que faire se peut, une puissance industrielle aux États-Unis, seule base d’une puissance militaire durable. Si la volonté est là, les faits montrent qu'il n'est pas si simple de déconnecter l'économie états-unienne de celle de la Chine qui a pris des positions dominantes dans de grands secteurs industriels et tout particulièrement dans les technologies avancées que ce soit l'énergie, les transports, la pharmacie, l'électronique, la robotique...par conséquent la Chine dont la dépendance au commerce avec les États-Unis représente seulement 15% de ses exportations apparaît pour l'instant comme gagnante du bras de fer imposé par l’administration Trump. En retour, les pays européens qui hésitent à affronter les mesures douanières états-uniennes se trouvent les plus exposés, pris entre les concurrences chinoises et américaines et leurs atouts pour les capitaux qui recherchent les investissements les plus rentables et les marchés les plus dynamiques.
Dans ce paysage, figure la lutte d'influence à l'échelle mondiale que se livrent l'alliance euro-atlantique, rappelons-le, toujours sous la direction des États-Unis, en particulier avec le rôle majeur qu'elle joue dans l'OTAN et le pôle Euro-asiatique en cours de constitution autour de la Russie et de la Chine. La reprise de contact direct entre Washington et Moscou au plus haut niveau, loin d’être une nouvelle foucade de Trump, pourrait plutôt s’interpréter comme une tentative de briser le pôle euro-asiatique.
Les célébrations du 80éme anniversaire de la capitulation nazie ont été un révélateur de l'évolution des influences réciproques de ces deux pôles. Si les Occidentaux ont boycotté les cérémonies de Moscou, il n'en reste pas moins que sur la Place Rouge plus de la moitié de l'Humanité était représentée. Certes, des motivations diverses animaient les représentants de ces nations, mais le fait est qu'ils étaient là. Nous voyons ainsi se dessiner au sein du système impérialiste deux pôles concurrents d'importance.
Le mouvement révolutionnaire doit analyser ces réalités des affrontements au sein du système impérialiste et ne pas céder à une vision caricaturale et superficielle accréditant l'idée, comme l'a fait le forum antifasciste de Moscou qu'il y aurait des alliances possibles avec certains pays capitalistes contre d'autres et se placent de facto à la remorque d'un camp impérialiste au nom de la lutte contre le fascisme qui en l’occurrence dans la guerre sur le territoire de l'Ukraine justifierait l'action militaire de la Russie. Si les révolutionnaires doivent utiliser les contradictions qui se développent entre les États capitalistes, ils ne doivent pas perdre de vue la nature de ces États et l'objectif du renversement révolutionnaire de l'ordre capitaliste. C'est sur ces bases que notre parti construit en permanence sa politique.
Il faut noter avec intérêt que la référence au fascisme, d'un côté comme de l'autre, qu'il soit franchement nommé pour les partisans d'une alliance avec les puissances impérialistes eurasiatiques, ou affublé du terme jamais explicité d'extrême-droite pour ceux de l'impérialisme de l'Union Européenne, est un outil commun destiné à cacher les antagonismes inhérents au capitalisme à son stade impérialiste. D'un côté on définit une imaginaire internationale réactionnaire pour cautionner la poursuite de la guerre impérialiste, ou encore on s'en prend à Netanyahu d'extrême-droite afin d’ épargner le sionisme et masquer la lutte anticoloniale ; de l'autre on s'engouffre dans la stratégie que constitue la formation de "fronts antifascistes ", en alliance avec des forces bourgeoises et des gouvernements participant au pillage des peuples et au nouveau partage du monde, s'effectuant par des moyens politiques et militaires. Dans les deux cas, se trouvent blanchies les responsabilités de certaines forces bourgeoises, qualifiées de démocratiques dans l'UE ou de progressistes et antifascistes dans le camp de la Chine et de la Russie.
Toutes ces proclamations antifascistes, dans un cas comme dans l'autre, font fi de ce qu'est la réalité du fascisme, sa nature propre et ne se demandent jamais si le Grand Capital en a besoin.
Comme l'écrivait B. Brecht : " Le fascisme ne peut être combattu que comme la forme la plus éhonté, la plus impudente, la plus oppressive, la plus menteuse du capitalisme. Dès lors, comment dire la vérité sur le fascisme, dont on se déclare l'adversaire, si l'on ne veut rien dire contre le capitalisme, qui l'engendre ? ".